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Swaida (As-Suwayda) au cœur de la tourmente : comment la géographie du trafic est devenue une arme politique

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Samer Fahed

Introduction : le récit et ce qu’il dissimule

En l’espace de deux mois seulement (mai–juin 2026), plusieurs grands médias internationaux — parmi lesquels Le Monde, Al Jazeera, New Lines Magazine et le Times of Israel — ont publié des reportages convergents autour d’une même affirmation : Swaida serait le « dernier bastion » du trafic de Captagon en Syrie, et des milices druzes géreraient ce commerce sous protection israélienne. La présente analyse entend soumettre cette narrative à l’épreuve des réalités de terrain et de l’histoire économique du système narcotique syrien.

Avant d’en déconstruire les ressorts, il convient d’en dresser un tableau précis. Le 6 mai 2026, Al Jazeera English publiait un reportage d’investigation intitulé « Swaida : nouveau hub du commerce de Captagon à plusieurs milliards de dollars », s’appuyant sur des rapports du consortium Forbidden Stories et sur des sources jordaniennes accusant la « Garde nationale » dirigée par le cheikh Hikmat al-Hijri de superviser laboratoires et réseaux de trafic. Le 7 juin, Al Jazeera Arabic relayait les propos du professeur Jean-Pierre Filiu dans Le Monde, selon lequel « Israël protège les derniers bastions de la drogue en Syrie » dans la région d’Swaida. L’Orient Today, The New Arab et le Times of Israel ont par ailleurs rapporté des frappes jordaniennes visant des « dépôts d’armes et de drogues » dans des villages du gouvernorat.

Ce récit mérite un examen critique approfondi, car sa principale faiblesse ne tient pas seulement à la fragilité de ses bases factuelles, mais aussi à la réduction qu’il opère : une géographie du trafic vaste et structurellement complexe se trouve ramenée à une identité unique, celle des Druzes et d’Swaida. Une telle réduction occulte la nature réticulaire et multi-niveaux de l’économie informelle dans le sud de la Syrie, et reproduit une lecture simplifiée d’un phénomène qui dépasse largement les frontières d’un seul acteur ou d’une seule région.

I. L’économie du Captagon sous Assad : l’infrastructure que le contexte médiatique ignore

La situation actuelle ne saurait être comprise sans saisir la structure qui l’a engendrée. Au cours de la dernière décennie du régime de Bachar al-Assad, le Captagon s’est transformé en une économie systémique intégrée, reposant sur trois piliers : une production industrielle sous protection étatique, des corridors de transit formels et semi-formels, et une extension régionale couvrant le Liban, la Jordanie, l’Irak et les pays du Golfe.

Les installations de production étaient principalement concentrées dans la région de Lattaquié, la zone frontalière libanaise, Homs, la Ghouta et la campagne damascène. Les grandes cargaisons transitaient par les points de passage officiels, au premier rang desquels le poste-frontière de Nassib-Jaber entre Deraa et la Jordanie, où furent saisies des expéditions contenant des millions de comprimés dissimulés dans des marchandises commerciales. Les chercheurs ont établi que cette économie ne constituait pas simplement une source de financement pour le régime : elle était structurellement intégrée dans l’architecture de la gouvernance de guerre, articulant protection militaire, gestion des frontières et réseaux de loyauté en un système fonctionnel cohérent.

L’absence de ce contexte dans la récente vague médiatique n’est pas sans conséquence analytique. Présenter Swaida comme le « dernier bastion » postule implicitement que cette infrastructure était, à l’origine, ancrée dans ce gouvernorat — présupposé que les données disponibles contredisent directement.

II. L’après-Assad : effondrement structurel, non déplacement géographique

L’effondrement du régime en décembre 2024 a entraîné la désintégration de la structure centralisée de protection qui faisait fonctionner le système Captagon. Le rapport de la Fondation Etana Syria, publié début 2025, a documenté un recul marqué des activités de passage à la frontière syro-jordanienne : seules 25 tentatives de contrebande furent enregistrées entre décembre 2024 et mi-janvier 2025, contre 65 pour la même période de l’année précédente. Parallèlement, d’importants entrepôts de production industrielle ont été mis au jour à Adra, Douma, al-Dumayr et d’autres localités de la campagne damascène — confirmant que les véritables centres de production étaient insérés au cœur du dispositif sécuritaire du régime, à distance géographique d’Swaida.

III. La géographie du sud syrien : espace unifié ou zones différenciées ?

Pour situer Swaida avec précision dans l’économie du trafic, il est nécessaire de décomposer le sud de la Syrie en quatre zones analytiquement distinctes.

1. Le gouvernorat de Deraa (l’artère principale) : il abrite le poste-frontière de Nassib-Jaber — principal point de passage terrestre par lequel ont transité les plus grandes expéditions de Captagon sous Assad — ainsi que des réseaux tels que celui de Ghassan Abou Zureiq, trafiquant notoire de Deraa dont les liens avec le renseignement militaire sont documentés.

2. La steppe du sud-est (corridors informels) : elle s’étend de la campagne damascène vers Homs, en direction de l’est d’Swaida, et s’appuie sur des convois de motos et des drones. Les frappes jordaniennes de janvier 2026 ont ciblé des villages tels qu’al-Sha’ab — localité bédouine en périphérie du gouvernorat, dont les liens sociaux et économiques avec le centre urbain druze sont limités et peu denses.

3. La campagne occidentale de Quneitra (sphère d’influence israélienne) : zone d’incursions militaires israéliennes documentées, pour laquelle aucun élément probant n’établit qu’elle ait jamais constitué un corridor majeur du trafic de Captagon.

4. Swaida urbaine (l’enclave assiégée) : une ville et un arrière-pays montagneux dépourvus de l’infrastructure logistique nécessaire à une production pharmaceutique industrielle — routes coupées, blocus économique, absence de points de passage frontaliers directs.

Ces distinctions géographiques, systématiquement ignorées dans le traitement médiatique, mettent en évidence que l’« Swaida » des titres de presse n’est pas le même espace que celui que connaissent et habitent ses résidents.

Le rapport Etana Syria lui-même précise que les frappes aériennes jordaniennes signalées en janvier 2025 ont ciblé deux propriétés à al-Sha’ab, au sud-est du gouvernorat, dont l’une était supposément la résidence du contrebandier Jihad al-Saïd. Les frappes n’ont donc pas visé Swaida urbaine ni la structure socio-politique druze, mais la ceinture désertique frontalière où opèrent des réseaux de trafic historiquement autonomes.

IV. Le réseau Falhoum : un cas d’espèce qui contredit le récit dominant

Le seul cas documenté d’implication d’une entité liée à Swaida dans le trafic de Captagon est celui du réseau de Raji Falhout, qui opérait sous couverture du renseignement militaire de l’ancien régime. Ce réseau a été démantelé en juillet 2022 à la suite d’un soulèvement populaire conduit par les habitants d’Swaida eux-mêmes. Le cas le mieux documenté démontre ainsi que la communauté druze a rejeté et activement combattu cette infiltration — il n’établit nullement qu’elle l’aurait endorsée ou institutionnalisée.

Les implications analytiques sont significatives. L’épisode le plus solidement attesté est celui d’un réseau criminel lié à l’appareil sécuritaire d’Assad qui s’est introduit dans Swaida de l’extérieur, avant d’être mis en échec de l’intérieur par la société locale. Ce schéma renvoie à un modèle d’investissement criminel externe dans une zone périphérique, et non à l’existence d’un système de production druze autonome et endogène.

L’argument selon lequel la Garde nationale placée sous la direction du cheikh Hikmat al-Hijri contrôlerait désormais des usines de Captagon manque de la base documentaire indépendante et vérifiable qui existe pour les réseaux de Deraa et de la campagne damascène. Par ailleurs, la thèse selon laquelle un territoire soumis à un blocus économique, isolé et dont les axes routiers principaux sont coupés, ferait fonctionner une industrie de Captagon autosuffisante se heurte aux exigences logistiques réelles de cette industrie : approvisionnement continu en précurseurs chimiques, stockage à grande échelle et corridors d’exportation protégés.

Le journaliste Ryan Marouf a relevé à ce propos que la fabrication de stupéfiants n’est pas une opération simple : elle dépend fondamentalement de matières premières importées d’Asie de l’Est — une chaîne d’approvisionnement inconcevable dans les conditions d’encerclement qui caractérisent Swaida. La production requiert également une expertise spécialisée et des infrastructures de laboratoire difficiles à mobiliser dans une région entourée de checkpoints et dont toutes les routes sont placées sous le contrôle des forces de sécurité du gouvernement de transition. Swaida ne partage en outre aucune frontière avec le Liban, qui demeure la principale zone d’activité de production.

V. Pourquoi Swaida ? La politique du cadrage et de la stigmatisation

La question que les reportages médiatiques laissent sans réponse est la suivante : pourquoi Swaida a-t-elle été désignée comme le « dernier bastion », alors que les données disponibles indiquent la persistance de réseaux de trafic à Deraa et dans la steppe ? Une explication plausible réside dans le conflit politique plus large. Le dossier des stupéfiants sert de levier de pression contre l’autonomie druze, perçue à Damas comme un obstacle à la consolidation du contrôle du gouvernement de transition sur le sud du pays. Associer la protection israélienne des Druzes au trafic de drogues répond à un double agenda : discréditer la résistance druze aux pressions gouvernementales et fournir une justification rétrospective aux frappes jordaniennes en les présentant comme des opérations de lutte contre le trafic.

Mazen Ezzi a signalé que ce discours s’est intensifié à la suite de l’agression de juillet 2025 contre Swaida par des forces liées au gouvernement de transition syrien et des milices tribales qui leur sont alliées, et que le recours au dossier des drogues fonctionne comme un mécanisme de recadrage : ce qui est, à sa racine, un conflit de souveraineté et de contrôle dans le sud de la Syrie se trouve requalifié en campagne de lutte contre le trafic. Ce cadrage sert les intérêts de la partie cherchant à soumettre l’autonomie druze, car il convertit une question de droits politiques en problème sécuritaire et pénal susceptible de justifier des réponses coercitives.

Selon une déclaration émise par le Bureau des relations extérieures de Jabal Bashan-Swaida (2026), certaines frappes auraient visé des zones civiles, des pistes rurales et des installations militaires abandonnées. Ces éléments soulèvent des questions sérieuses quant à la précision des ciblages et au degré de coordination avec des acteurs ayant intérêt à présenter l’ensemble du gouvernorat d’Swaida comme un réservoir de Captagon.

Conclusion : vers une lecture plus rigoureuse

La présente analyse ne nie pas l’existence d’activités criminelles liées aux stupéfiants dans les zones périphériques du gouvernorat d’Swaida : les étendues désertiques frontalières sont, partout dans le monde, des espaces structurellement propices à la contrebande. Elle démontre en revanche que le récit décrivant Swaida comme le « dernier bastion » et centre de production industrielle de Captagon ne repose pas sur des preuves de terrain suffisantes, et qu’il réduit une géographie du trafic structurellement complexe à une identité confessionnelle unique.

La conclusion centrale est qu’Swaida n’est pas le « bastion du Captagon » — cette désignation est une construction médiatique mobilisée pour légitimer des politiques qui n’ont pas de rapport intrinsèque avec les stupéfiants.

Adopter ce cadrage sans esprit critique n’est pas une simple erreur analytique susceptible d’être corrigée ; c’est le symptôme d’un problème plus profond. Lorsqu’une géographie du trafic complexe se trouve ramenée à une identité ethno-confessionnelle, le dossier des drogues cesse de fonctionner comme une problématique sécuritaire régionale pour devenir un instrument politique entre les mains de ceux qui détiennent la capacité de façonner le récit dominant. Le journalisme international sérieux a la responsabilité de reconnaître le risque de se transformer — consciemment ou non — en acteur de ce processus.

Sources et références

Cet article s’appuie sur des sources documentées dont les liens figurent dans le corps du texte, au premier rang desquelles : le rapport de la Fondation Etana Syria sur le trafic d’armes et de stupéfiants dans la Syrie post-Assad (janvier 2025) ; le rapport de Mazen Ezzi publié dans The Amargi sur l’instrumentalisation du dossier des drogues contre Swaida (juin 2026) ; les rapports d’Open Syria sur l’économie du Captagon et les répercussions de la chute d’Assad ; ainsi que les déclarations officielles du Bureau des relations extérieures de Jabal Bashan–Swaida.

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