Une Lecture des Transformations Stratégiques et des Limites des Alternatives Réalistes au Cœur de l’Effondrement de la Gouvernance et du Basculement Idéologique
Par : Mael Baummar
Introduction : L’État-d’Empire et l’Exploitation des Vides Structurels
Le concept d’« État-d’Empire » offre une grille d’analyse précieuse pour examiner l’approche de l’État syrien face au pluralisme sociétal et communautaire pendant le régime d’Assad (Kastrinou 2016 : 150–161). Contrairement aux États-nations modernes, qui gouvernent généralement par le biais de la citoyenneté universelle ou de l’homogénéisation, l’État syrien exerce ce que Kastrinou appelle une « gouvernance légitime de et sur la différence ». La diversité interne n’est pas simplement tolérée, mais institutionnalisée stratégiquement, devenant un instrument d’autorité. Par ce mécanisme, l’État se présente comme indispensable pour maintenir la cohésion sociale et la stabilité politique. L’« autoréalisation » de cette stratégie réside dans l’illusion d’harmonie : la diversité orchestrée produit la perception que l’autorité de l’État est nécessaire pour gérer le pluralisme (Kastrinou 2016 : 147).
Ce cadre devient particulièrement pertinent suite à la désintégration de l’appareil de sécurité qui gouvernait la Syrie depuis 1971. Le 8 décembre 2024, une offensive menée par Hay’at Tahrir al-Sham, sous la direction de Muhammad al-Julani (Ahmed al-Shara), a entraîné l’effondrement de l’autorité centralisée (Sadeghi 2026 : 4). Ce ne fut pas un simple transfert de pouvoir, mais un effondrement structurel qui a miné les mécanismes par lesquels le pluralisme avait été régulé.
Dans ce contexte, les communautés minoritaires ont de plus en plus perçu l’État comme une autorité conditionnelle dont la légitimité était construite sur une protection exclusionnaire et sélective, plutôt que sur la citoyenneté universelle. La logique stratégique de l’État-d’Empire, autrefois destinée à soutenir un pluralisme contrôlé, s’est reproduite sous une forme plus aiguë et déstabilisante. Par conséquent, le discours public parmi les minorités s’est déplacé des revendications d’inclusion au sein du cadre étatique vers des questions existentielles concernant la viabilité de rester au sein d’une entité politique incapable de remplir ses obligations fondamentales. Le cas syrien illustre que lorsque l’étape de la différence contrôlée s’effondre, l’équilibre délicat soutenu par l’État-d’Empire peut céder à l’incertitude, à l’insécurité et à l’adoption de stratégies séparatistes ou protectrices par les communautés marginalisées.
Du Discours de Citoyenneté à la Question de la Survie : Violations de Nature Communautaire
Bien que certains chercheurs soulignent le potentiel positif du pluralisme culturel et social pour la citoyenneté et la démocratisation (Sadeghi 2026 : 36–37), l’effondrement du régime d’Assad a permis à une vision jihadiste, guidée par la Charia, de dominer. Le pluralisme a été rejeté, et l’incitation sectaire systématique s’est intensifiée en violence dirigée contre les minorités.
L’incitation sectaire généralisée et une culture de haine se sont intensifiées en violence systématique et en menaces directes contre les minorités, illustrant l’instrumentalisation de l’identité dans les stratégies de gouvernance de l’État syrien (Nations Unies, « La Haine et ses Dégâts Réels »). Les étudiants druzes dans les universités syriennes ont connu des menaces ciblées et des agressions, forçant beaucoup à abandonner leurs études, tel que rapporté par l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme. Ces schémas de violence se sont étendus au-delà des institutions éducatives : les zones peuplées de minorités sont devenues le foyer de campagnes de sécurité coercitives, marquées par des exécutions extrajudiciaires, des prises d’otages, des agressions sexuelles et des pillages (Centre Syrien de la Justice et de la Responsabilité 07/2025 ; Amnesty International 09/2025). Les investigations de l’ONU ont conclu que les massacres et autres abus dans la région côtière franchissaient le seuil des crimes de guerre (ONU Actualités Arabes, août 2025). À Swaida, les violations affectant les identités religieuses et sociales ont atteint une intensité sans précédent à la mi-juillet 2025, selon de multiples rapports de droits de l’homme (Amnesty International 09/2025 ; Human Rights Watch 01/2026). Les abus documentés comprenaient le rasage forcé de la barbe d’hommes âgés, l’enlèvement de femmes et d’autres formes de traitement cruel ou dégradant, mettant en évidence le ciblage systématique de populations vulnérables (Centre Syrien de la Justice et de la Responsabilité 07/2025 ; OHCHR 08/2025).
Ces développements ne peuvent être interprétés comme des défaillances de sécurité isolées ; ils signalent l’effondrement du contrat social et l’incapacité de l’État—ou sa complicité délibérée—à protéger les minorités. La perception qui en a résulté a érodé la confiance envers l’État, réorientant les communautés des revendications de citoyenneté vers des appels à la protection externe, et a révélé un effondrement fondamental du monopole de l’État sur la force légitime (Weber 1919). Après l’effondrement, l’autorité et la légalité ont été de plus en plus définies par des perspectives communautaires, remodelant les cadres de protection, de coercition et de légitimité au sein de la société syrienne.
Localement, ces événements n’ont pas été perçus comme des incidents isolés ou le résultat de « défaillances de sécurité », mais comme des indicateurs de l’effondrement du contrat social et de l’incapacité de l’État—ou de sa complicité—à remplir ses fonctions essentielles. Cette perception a détourné la confiance de l’État et a réorienté les priorités des revendications de citoyenneté vers la recherche de mécanismes de protection internationale, reflétant l’incapacité de l’État à monopoliser la violence légitime et à fournir une sécurité égale (Weber 1919). L’autorité post-effondrement a redéfini la loi et la légitimité directement selon l’affiliation religieuse.
La Structure de la Nouvelle Autorité : Gouvernance Hybride et Limites du Droit
Swaida, comme d’autres régions, a connu un modèle de « gouvernance hybride », où les vestiges des institutions officielles s’entrecroisent avec des acteurs possédant une autorité religieuse idéologique. Ce schéma érode souvent l’État de droit, convertissant les textes juridiques en instruments sélectifs de contrôle et d’exclusion (Mampilly 2011).
Les effets s’étendent au-delà du domaine juridico-institutionnel au tissu socio-psychologique des communautés. La relation entre la minorité druze et les nouvelles autorités n’est pas un conflit politique conventionnel, mais une contradiction structurelle entre une identité collective menacée et un pouvoir qui considère la particularité religieuse et culturelle comme une déviation des normes standards. La « sociologie de la peur » qui en résulte reflète une évaluation rationnelle plutôt qu’un isolement communautaire, car les communautés se regroupent défensivement autour du Shaykh al-ʿAql—non pas comme une alternative religieuse mais comme une référence symbolique-sociale dans un vide de souveraineté. Les événements de terrain ont transformé les craintes hypothétiques en une expérience vécue directe.
Droit International : Crimes contre l’Humanité
Les événements de la mi-juillet 2025 constituent un moment charnière dans la conscience collective de la minorité druze de Swaida. Étant donné le ciblage systématique et symbolique de l’identité religieuse, ces actes dépassent une crise de sécurité locale et s’inscrivent dans le cadre du droit pénal international. Selon l’article 7 du Statut de Rome, ces actes peuvent être classifiés comme crimes contre l’humanité, dans la mesure où ils ont été commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique dirigée contre une population civile spécifique (Statut de Rome 1998, art. 7). Ils incluent les exécutions extrajudiciaires, la torture, la détention forcée et la violence sexuelle systématique.
Lorsque l’État est incapable ou réticent à fournir une protection, le principe de la Responsabilité de Protéger (R2P) affirme que la communauté internationale doit agir pour sauvegarder les civils (Evans 2009). Bien que ce principe ne légitime pas automatiquement l’intervention, il fournit un cadre juridique pour discuter de la nécessité d’une protection internationale ou régionale en cas d’atrocités de masse. Les mécanismes d’application limités soulèvent davantage des questions sur les mesures de protection locales et sociales, reflétant le lien entre l’érosion de l’autorité juridique de l’État et la quête de la part des groupes marginalisés d’alternatives, notamment les options d’autodétermination ou de sécession.
Entre Canton Communautaire et Société Civile
Les discussions sur l’indépendance ou l’autonomie gouvernementale à Swaida sont souvent rejetées comme des « cantons communautaires », ignorant la structure socialement et religieusement organisée de la communauté druze et le caractère civique des divisions traditionnelles entre membres religieux (‘uqqal) et non-religieux (‘juhhal’) (Firro 1992 ; Makarem 1974). Les revendications locales d’autonomie ou d’auto-administration sont des réponses administratives et de sécurité aux menaces existentielles, non des projets idéologiques ou théocratiques.
Discours Local à Swaida : De l’Anxiété Existentielle à l’Autodétermination
Les déclarations du Shaykh Hikmat al-Hajri, chef spirituel des Druzes, notamment dans son interview à Yedioth Ahronoth (2026), signifient un changement qualitatif dans le discours politique. L’advocacy en faveur d’alliances ou d’une autonomie reflète la conscience locale de l’effondrement du cadre national et de l’incapacité de l’État à protéger les minorités (Ynet News, 13 janvier 2026). Cela peut être lu comme une réponse existentielle, remodelant les alliances autour de la protection plutôt que de l’appartenance doctrinale.
Autodétermination, Souveraineté et Sécession Réparatrice
Le droit à l’autodétermination, enraciné dans la Charte des Nations Unies, affirme la souveraineté des peuples sans menacer les États existants. La Déclaration de l’ONU sur l’Octroi de l’Indépendance aux Pays et Peuples Coloniaux (Résolution 1514) permet aux territoires non autonomes d’exercer l’autodétermination. Dans les cas extrêmes de persécution grave, le droit international reconnaît la « sécession réparatrice » comme une exception, permettant à une population d’établir un État indépendant pour remédier aux injustices graves (Van Driest 2013 : 7). L’avis consultatif du Kosovo et la jurisprudence de la Cour suprême canadienne sur le Québec soulignent ce principe dans les conditions de discrimination structurelle et de menace existentielle (CIJ 2009, par. 4.39–4.40). Appliqué à Swaida, le discours sur l’autodétermination est une réponse juridique à la persécution et à l’incapacité de l’État, non un agenda séparatiste idéologique.
Voies Juridiques pour Swaida : Alternatives Limitées
Malgré le discours croissant prônant l’indépendance, les voies juridiques disponibles aux minorités à Swaida restent limitées et complexes en raison de la nature exclusionnaire de l’autorité religieuse dominante. Parmi les alternatives théoriques :
Fédéralisme étendu : Ceci pourrait permettre une distribution plus large des pouvoirs locaux, permettant aux minorités de sécuriser une plus grande représentation et de jouir de droits administratifs. Cependant, la mise en œuvre de cette option dépend directement de la volonté de l’autorité centrale à renoncer au contrôle et de l’existence d’une constitution laïque, neutre religieusement, qui garantisse les droits égaux pour les minorités et limite l’influence communautaire dans la formulation des lois.
Décentralisation politique renforcée avec garanties internationales : Ce mécanisme pourrait permettre aux minorités de gérer leurs affaires locales tout en assurant une surveillance internationale. Son succès dépend cependant d’un engagement international cohérent et soutenu, ainsi que de la volonté de la communauté internationale d’appliquer la surveillance et de mettre en œuvre les garanties.
Tutelle de l’ONU limitée ou protection internationale temporaire : Cette approche protégerait le cadre national et assurerait un niveau minimum de droits et de sécurité pour les minorités. Néanmoins, elle nécessite une intervention internationale directe, qui dépend de la disponibilité de la communauté internationale à participer à une gouvernance locale temporaire tout en respectant le principe de souveraineté de l’État.
Conclusion
Cette étude conclut que le déplacement du discours à Swaida de revendications de citoyenneté vers l’autodétermination reflète une crise structurelle de l’État, non une tendance séparatiste préexistante. Les autres alternatives juridiques—fédéralisme, décentralisation ou protection internationale—restent théoriques et limitées en raison de la nature exclusionnaire de l’autorité actuelle et du manque de volonté internationale effective. L’autodétermination, y compris la sécession réparatrice, est encadrée comme une mesure légalement débattable de nécessité plutôt que comme un objectif politique, servant à préserver l’existence physique et la dignité humaine d’un groupe menacé. L’autorité centraliste et idéologiquement motivée contraint tout règlement durable, qui est généralement conditionnel et axé sur la sécurité plutôt que fondé sur une reconnaissance durable des droits égaux ou d’un partenariat politique.
Cette analyse souligne les implications de l’autorité en Syrie sur les minorités et pose des questions quant à la mesure dans laquelle les communautés locales peuvent sécuriser les droits au sein du cadre étatique existant et la probabilité de succès de toute option juridique, y compris la sécession réparatrice, en l’absence d’un soutien international efficace.
Références
I. Sources Internationales et Rapports de Droits de l’Homme
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https://www.amnesty.org/ar/latest/news/2025/09/syria-new-investigation-reveals-evidence-government-and-affiliated-forces-extrajudicially-executed-dozens-of-druze-people-in-suwayda/.
Human Rights Watch. « Syrie : L’Absence de Responsabilité pour les Abus de Sweida ». 15 janvier 2026. Human Rights Watch.
https://www.hrw.org/ar/news/2026/01/15/syria-accountability-lacking-for-sweida-abuses.
OHCHR (Bureau du Haut-Commissaire des Nations Unies aux Droits de l’Homme). « Syrie : Des Experts de l’ONU Expriment des Préoccupations Concernant les Attaques contre les Communautés Druzes, y Compris la Violence Sexuelle Contre les Femmes et les Filles ». 21 août 2025.
https://www.ohchr.org/ar/press-releases/2025/08/syria-un-experts-alarmed-attacks-druze-communities-including-sexual-violence.
Centre Syrien de la Justice et de la Responsabilité. « Les Preuves Documentées Révèlent les Violations des Droits de l’Homme à Suwayda ». 30 juillet 2025. Centre Syrien de la Justice et de la Responsabilité.
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Observatoire Syrien des Droits de l’Homme. « L’Éducation au Milieu des Tensions Communautaires : Des Centaines d’Étudiants Retournent à Suwayda au Milieu du Manque de Sécurité et du Silence Gouvernemental », SyriaHR.com, 8 mai 2025.
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Nations Unies. « Comité de l’ONU : « Les Massacres et les Violations Constituent des Crimes de Guerre » sur la Côte Syrienne », ONU Actualités Arabes, août 2025.
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https://docs.un.org/ar/A/Res/1514(XV)
Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale. 1998 (Article 7).
Cour Internationale de Justice. Conformité au Droit International de la Déclaration Unilatérale d’Indépendance par les Institutions Provisoires d’Autonomie du Kosovo (Demande d’Avis Consultatif), Contribution Écrite des Auteurs de la Déclaration Unilatérale d’Indépendance (Kosovo), 17 avril 2009, par. 8.41.
Voir également Contribution Écrite Supplémentaire des Auteurs de la Déclaration Unilatérale d’Indépendance (Kosovo), 17 juillet 2009, par. 4.39.
https://repository.tilburguniversity.edu/server/api/core/bitstreams/f28033fc-489a-4a00-923a-25e5ca102df3/content
II. Ouvrages et Références Académiques
Crawford, James. The Creation of States in International Law. Oxford : Oxford University Press, 2006.
Evans, Gareth. The Responsibility to Protect. Washington, DC : Brookings Institution, 2008.
Firro, Kais. A History of the Druzes. Leiden : Brill, 1992.
Gerth, Hans H., and C. Wright Mills. From Max Weber: Essays in Sociology. New York: Oxford University Press, 1946.
Kastrinou, A. Maria. Power, Sect and State in Syria: The Politics of Marriage and Identity amongst the Druze. London: Bloomsbury Publishing, 2016.
Mampilly, Zachariah. Rebel Rulers: Insurgent Governance and Civilian Life during War. Ithaca, NY: Cornell University Press, 2011.
Tajfel, Henri, and John C. Turner. « The Social Identity Theory of Intergroup Behavior. » In Political Psychology, pp. 276–293. Psychology Press, 2004.
Sadeghi, Fatemeh. « Imagining the Future of Politics in Syria through the Constitution: Gender Exclusion and Transformative Pathways. » 2026.
Van den Driest, Simone F. « Remedial secession. » A right to external self-determination as a remedy to serious injustices (2013).
III. Documents de Presse
Halabi, Einav. « « Israël Nous a Sauvés du Génocide » : Entretien avec le Chef Spirituel Druze Syrien ». Ynet News, 13 janvier 2026.
https://www.ynetnews.com/article/hjmretxbbl
P.S. : Le texte original, soumis par l’auteur en arabe, a été traduit en français et/ou en anglais à l’aide d’outils d’intelligence artificielle, avec une révision humaine ultérieure afin d’en garantir l’exactitude. La version arabe originale demeure la référence définitive pour les idées, les arguments et le contenu scientifique de l’auteur, et elle est consultée en cas de divergences ou de difficultés d’interprétation entre les différentes versions linguistiques.
Citation
Baummar, M. (2026). Swaida : Des revendications de citoyenneté à la quête d’autodétermination. Swaida Intellectual Digital Magazine, 1(3). https://doi.org/10.5281/zenodo.19398702

