Nawras Aziz
1. Introduction
Georges Catroux, par la diplomatie, l’argent et les mesures politiques et administratives, parvint à esquisser la forme de l’État du Djebel-Druze. Il lui fallait trouver un prétexte pour envoyer des troupes militaires afin de prendre effectivement le contrôle des affaires dans la montagne et d’assurer que le gouvernement de Salim al-Atrash applique le plan français.
En première étape, Catroux rédigea un manifeste, distribué par avions au-dessus de Swaida en août 1921. Parmi les passages de ce manifeste : (1)
« Aux habitants respectables du Djebel-Druze : Les avions survolent en grand nombre vos terres, et une grande force française se dirige vers Swaida ; si vous levez les yeux vers le ciel ou les tournez vers la terre, vous verrez de vos propres yeux les signes de la puissance et de l’autorité d’un grand État, l’autorité de l’État dont vous avez demandé le mandat, dont vous avez reconnu les bienfaits lorsqu’il vous a accordé l’indépendance administrative, et dont vous avez récemment apprécié l’immense soutien quand vous avez réclamé vos droits de délimitation des terres. Certains fauteurs de discorde qui viennent à vous de l’autre côté des frontières cherchent à semer les graines de la discorde parmi vous, à vous égarer sur vos véritables intérêts et à vous tromper par les ornements qu’ils inventent à votre sujet sur les intentions du pouvoir mandataire et sa force ; par ces perfidies, ils placent des obstacles sur le chemin du progrès et du développement que l’État français vous offre ».
Qui Catroux visait-il par « fauteurs de discorde » ? Quel fut le prétexte utilisé par les forces françaises pour entrer militairement au Djebel-Druze ? Et quelle est l’histoire d’Asad al-Atrash et des 16 cavaliers druzes qui suscitèrent les craintes des Français ?
2. La figure centrale
Avant l’entrée du Mandat français dans la région, de nombreux jeunes Druzes rejoignirent les forces du chérif Husayn et adoptèrent le projet de l’Émirat arabe ; certains d’entre eux servaient encore dans les rangs de l’armée du prince Abdallah en Transjordanie, limitrophe du Djebel-Druze, et parmi eux se trouvait Asad al-Atrash.
Asad al-Atrash, selon l’arbre généalogique de la famille al-Atrash dans un document français conservé aux archives diplomatiques, est Asad fils de Farhan fils d’Ibrahim Pacha al-Atrash, né en 1887, frère de Fahd Bek al-Atrash, père de l’artiste Farid et de l’artiste Asmahan ; un autre document français indique qu’il était le gendre de Nasib Bek al-Atrash.
Les Français accusent Asad al-Atrash d’avoir voulu rattacher le Djebel-Druze à l’autorité du prince Abdallah et d’en devenir le gouverneur. Une force militaire française se mit en mouvement pour l’arrêter avec ses compagnons, mais suite à l’intervention de chefs de la famille al-Atrash, il se rendit ultérieurement aux Français sans permettre d’affrontement militaire.
3. Les documents français
Catroux parvint à trouver le prétexte adéquat, des documents français conservés aux archives du ministère de la Défense à Vincennes, près de Paris, éclairant les raisons réelles de l’envoi des troupes françaises à la montagne.
Nous en passons en revue :
Le premier document : (2) daté du (15 août 1921), bulletin de renseignement n° R/17 émanant de la Mission française au Djebel-Druze, qui contient :
« Le 12 août 1921, arrivée d’Asad al-Atrash en provenance de Transjordanie en tenue officielle a été observée, accompagné d’environ 15 hommes et avec lui Turki Amer du village d’al-Hayt ; leur entrée à Swaida portant un drapeau chérifien a suscité l’inquiétude à la Mission française de Swaida, où Asad et ses compagnons se rendirent à la maison d’hôtes des al-Tarshan et furent reçus par Abd al-Karim al-Atrash (au grade de commandant dans l’armée d’Abdallah) outre Ali Ubayd et des membres du parti du chérif à Swaida. Asad lança une campagne de propagande affirmant que le prince Abdallah (fortement soutenu par les Anglais) serait bientôt roi de Damas, que ses troupes étaient innombrables, et que Ramadan Shallash « chef des tribus arabes à Deir ez-Zor » arriverait au Djebel-Druze à la tête de plusieurs milliers de cavaliers et de Bédouins de la tribu des Majali à Karak ; parmi la propagande portée par Asad al-Atrash et ses compagnons, Ibrahim Hananu rassemble actuellement de grandes forces sous la supervision d’officiers turcs, et à son arrivée, la délégation française n’aurait d’autre choix que de partir pour Beyrouth. »
Le deuxième document : (3) daté du (3 octobre 1921), rapport de 9 pages n° 385/o présenté par le commandant Pouille (l’officier responsable de la première campagne militaire entrant au Djebel-Druze), où il expose les raisons de l’entrée militaire : « Compte tenu de l’apparition d’un état de troubles au Djebel-Druze résultant de l’arrivée d’Asad al-Atrash (le Druze dissident qui était avec le prince Abdallah en Transjordanie) qui prétendait venir prendre possession du Djebel-Druze au nom du prince Abdallah roi de Transjordanie, et en raison de ces troubles résultant également des différends évidents entre les grandes familles druzes, le commandement décida d’occuper Swaida, capitale du Djebel-Druze ».
Le 16 août 1921, l’ordre d’opérations n° 3/2811 fut émis, prévoyant la constitution d’une force militaire mobile sous le commandement du commandant Pouille pour se diriger vers le Djebel-Druze, composée de : un demi-bataillon du 415e régiment d’infanterie, deux bataillons du 2e régiment d’infanterie sénégalaise, un escadron de spahis (1er régiment), une demi-batterie de canons de 75 mm, une batterie de canons de 65 mm, une section du génie, une section de munitions, une unité de secours, une station émettrice sans fil, deux sections de mulets, un train blindé (4).
Ces forces furent rassemblées dans la région d’Izra’ à Daraa les 17, 18 et 19 août 1921, où une base de ravitaillement et d’évacuation fut établie ; les forces furent divisées en deux sections : l’unité de commandement d’Izra’ sous le lieutenant Chateignon (composée du bataillon d’infanterie du 415e régiment plus le train blindé), tandis que le reste des forces formait la seconde section nommée « convoi militaire du Djebel-Druze » sous Pouille. Par ordre spécial n° 9/3 en date du 20 août 1921, Pouille fut chargé de la mission « d’occuper Swaida pour arrêter toute tentative de propagande chérifienne dans les pays druze ». (5)
Le rapport contient également des détails quotidiens sur l’avancée des forces françaises vers la montagne et leur première arrivée sur ses terres le 21 août 1921, précisément à Al-Mazra’a, avant de poursuivre leur marche les jours suivants pour atteindre la plupart des points de la montagne. Pouille mentionne dans son rapport qu’un jour avant l’arrivée des forces françaises à la montagne, précisément le 20 août, Asad al-Atrash annonça sa reddition et fut accompagné de son oncle Nasib et de quelques notables druzes au siège de la délégation française à Damas, passant par le camp du commandant Pouille à Bosr al-Harir à Daraa en chemin. (6)
Après que Asad al-Atrash se fut rendu dans une tentative d’empêcher toute action militaire contre Swaida, les forces françaises entrèrent dans la montagne et y établirent une garnison ; Catroux exprima cet exploit dans une lettre secrète envoyée au général Henri Gouraud le 28 août 1921, n° 1347/SP, déclarant au début : « Un événement sans précédent dans l’histoire de la montagne : une force militaire est entrée dans la montagne sans avoir besoin d’engager aucune bataille ». (7)
4. Synthèse
Les documents précédents montrent clairement que les Français attendaient un prétexte pour justifier leur intervention militaire au Djebel-Druze, exploitant les troubles potentiels causés par les mouvements d’Asad al-Atrash. Il semble que l’occasion pour les Français survint avec le lancement par Asad al-Atrash d’une campagne de propagande contre leur présence dans la région, poussant la France à mobiliser une grande force militaire sous le commandant Pouille pour pénétrer la montagne et la contrôler, sous prétexte de maintenir l’ordre et d’empêcher la sédition, et sous prétexte de différends et divisions entre les familles druzes.
Sur cette base, les principales conclusions se résument comme suit :
Premièrement : Les Français saisirent leur première opportunité, peut-être providentielle et justifiée aux yeux de l’opinion publique, pour envoyer des troupes militaires assurant leur contrôle sur le Djebel-Druze.
Deuxièmement : Asad al-Atrash et les jeunes Druzes opposants jouèrent un rôle pivotal en suscitant les craintes des Français.
Troisièmement : L’intervention militaire française fut préparée et fondée sur des prétextes indiquant de réelles menaces contre la stabilité française.
Quatrièmement : Une grande force militaire organisée fut effectivement envoyée pour contrôler le Djebel-Druze sous prétexte de limiter la propagande adverse.
Malgré la reddition d’Asad al-Atrash et l’entrée des forces militaires françaises au Djebel-Druze, cela ne mit pas fin au conflit, mais prépara une nouvelle phase de résistance et de tension dont les contours se dessineraient en peu de temps.
Sources
(1) SHDN, carton GR4-H-118-001, 0066
(2) SHDN, carton GR4-H-118-001, 0048-0049
(3) SHDN, carton GR4-H-246-013, Rapport du lieutenant-colonel PAULET sur la colonne du Djebel Druze
(4) Référence précédente
(5) Référence précédente
(6) SHDN, carton GR4-H-246-013-0095, Rapport du lieutenant-colonel PAULET sur la colonne du Djebel Druze
(7) CADN, Carton 1Sl/1/V/551, lettre confidentielle, n 1347/SP, 28-08-1921
Swaida Intellectual Digital Magazine. (2026). Vol. 1(3). ISSN: 3099-3172 (online).

