La diplomatie de Sultan et le refus de se soumettre à la campagne française en août 1921
Nawras Aziz
1. Introduction
« Nous en avons imposé aux Druzes par notre manifestation militaire; les arrestations opérées parmi les membres turbulents des Attrache de Soueida ont eu un excellent effet, ma propre visite à la Montagne s’est produite au moment où les esprits assouplis par la crainte étaient susceptibles d’être impressionnés. L’horizon est dégagé et le but que nous nous proposons est atteint. Le Djebel Druze doit cesser maintenant d’être un foyer d’agitation et une base d’action contre notre Mandat. Maîtres d’y faire régner l’ordre, nous tenons la porte la plus importante de la Syrie du Sud. La sécurité de l’Etat de Damas se ressentira heureusement de l’occupation de Soueida. Voilà pour la ville de Soueida. Il restait à agiter les chefs spirituels et temporels du Djebel, afin que notre occupation de la capitale et nos directions politiques eussent leur répercussion sur tout le Territoire. J’en eus aisément l’occasion, Mr. l’Interprète TRENGA ayant pris soin d’appuyer de sa signature les convocations adressées aux personnages notoires par l’Émir SELIM. »
Ce passage provient d’un rapport envoyé par George Catroux au général Gouraud en date du 28 août 1921. Ce rapport contient de nombreux détails sur les noms des chefs et notables druzes venus saluer Catroux après son arrivée à Swaida, coïncidant avec l’arrivée de la force militaire française qui a occupé la ville.
Malgré l’euphorie de la victoire ressentie par Catroux, quelque chose ternissait son humeur, comme il le note dans son rapport :
« En fait, tous les chefs spirituels sont venus me saluer; il en a été de même des chefs temporels, à l’exception de Sultan Pacha Attrache de Kraye et de Mustafa Bey Attrache de Anz (Imtan) qui délégua son neveu, habituel intermédiaire, Nejem Bey Attrache.»
Alors, quelle est l’histoire de Sultan Pasha al-Atrash avec la mission française, et qui est le commandant Pouille qui a envoyé une colonne militaire à al-Qurayya pour arrêter Sultan Pasha ?
2. La figure centrale (1)
Nous avons mentionné dans le deuxième article (2) qu’une campagne militaire menée par le commandant Pouille est entrée au Djebel-Druze pour la première fois dans l’histoire du Djebel sans nécessiter de confrontations militaires directes.
Mais qui est le commandant Pouille ?
C’est un officier français éminent qui a joué un rôle important dans l’établissement des frontières administratives entre les zones du mandat français et britannique au Moyen-Orient au cours des années 1920. Il a collaboré avec son homologue britannique Stewart Francis Newcombe pour diriger la commission de délimitation des frontières entre la Syrie et le Liban d’un côté, et la Palestine de l’autre. Ils ont rédigé un accord frontalier connu sous le nom d’accords « Paulet–Newcombe » de 1923.
Il a joué un rôle dans le maintien de la sécurité et le contrôle dans les régions du Djebel-Druze et a dirigé la première campagne militaire à entrer dans le Djebel en août 1921.
3. Les documents français
Plusieurs documents officiels français mentionnent le refus de Sultan Pasha al-Atrash de venir saluer la mission française à Swaida et de lui prêter allégeance, ainsi que les raisons de ce comportement et de nombreux détails sur l’évasion de Sultan et de ses compagnons à ce sujet.
Après l’arrivée de George Catroux à Swaida le 22 août 1921, il a envoyé une lettre secrète au général Gouraud datée du 28 août (3), portant le numéro /SP1347. Elle contient de nombreux détails, dont les noms de plusieurs chefs religieux et notables druzes et sa position à leur égard. Il décrit l’un des notables comme une personnalité vide et arrogante, l’accusant d’avoir reçu à la fois la générosité des Français et celle du prince Abdullah, et l’informe qu’il doit changer de position sous peine de sanctions sévères, et qu’il doit aussi amener Ali Ubayd, qu’il qualifie de « agent chérifien actif ».
Catroux exprime également son indignation dans sa lettre pour le non-venue de Sultan al-Atrash depuis al-Qurayya pour le rencontrer, ainsi que celle de Mustafa Beyk al-Atrash qui s’est contenté d’envoyer son neveu Najm Beyk al-Atrash. Catroux lui reproche et lui demande pourquoi son oncle n’est pas venu le saluer personnellement. Najm s’excuse en disant que son oncle est devenu un homme de soixante-dix ans et que la route vers Swaida est longue. Catroux lui répond que tous les amis de la France doivent chercher à le rencontrer et qu’il doit amener son oncle à Swaida dans les 5 jours.
Dans un deuxième document, dans le rapport du commandant Pouille présenté le 3 octobre 1921, il mentionne qu’il a formé une colonne militaire sous le commandement d’Arnaud, composée de deux bataillons du 11e régiment d’infanterie sénégalaise, d’une unité de spahis, d’une demi-batterie de 65 mm et de deux sections de mulets. Cette colonne a quitté Swaida à l’aube du 31 août pour al-Qurayya, bastion de Sultan Pasha al-Atrash, et y a établi son camp (4).
Dans un troisième document contenant un rapport de renseignement (5) daté du 4 septembre 1921, ce rapport indique que Sultan Pasha al-Atrash a appris l’itinéraire de la colonne militaire et a craint l’arrestation. Il a pris des précautions pour sa sécurité et ses biens, demandant même à la tribu des Saridiya de l’héberger ; ils lui ont préparé des tentes. Le soir du 30 août, il semblait calme et a décidé de rencontrer la colonne en personne, mais dans la nuit du 30 au 31, un messager d’Umm al-Raman lui a confirmé l’intention de la colonne de l’arrêter, et il s’est retiré à l’aube du 31 vers Bakka.
Le rapport continue en indiquant que Sultan a recommandé à ses partisans de bien accueillir le conseiller français et son escorte, qui se sont installés dans sa vaste maison, et fournit une note pour l’aviation concernant la maison de Sultan, peut-être pour un ciblage ultérieur.
Dans un autre document daté du 30 août 1921 contenant une lettre envoyée par le conseiller administratif du Djebel-Druze Trenga au prince Salim al-Atrash, elle contient des assurances qu’aucun membre de la famille al-Atrash ne sera arrêté et affirme que les intentions françaises sont pures, déclarant ainsi :
« Au nom du commandant Catroux, délégué du Haut-Commissaire : À Sultan al-Atrash, tous les membres de la famille al-Atrash et leurs amis du sud, et les habitants des villages de Miyamas, Salikhad, al-Qurayya, Umm al-Raman et autres, aucune raison de s’inquiéter de quoi que ce soit. » Il ajoute que cette lettre constitue un sauf-conduit et une amnistie. Le prince Salim peut les en informer pour éviter tout malentendu (6).
Dans un autre document daté du 1er septembre 1921, une lettre en arabe conservée aux archives du ministère français de la Défense, adressée au conseiller administratif Trenga et portant les signatures de Sultan al-Atrash, Sayyah al-Atrash et Hamad al-Barbour. Ils y expriment de manière diplomatique et amicale leur connaissance du mécontentement de la mission française pour leur retard à la visiter à Swaida, mentionnant de nombreux détails sur lesquels Sultan et ses compagnons ne sont pas d’accord et accusant certaines personnalités druzes d’avoir attiré les troupes militaires françaises au Djebel pour des motifs personnels. Ils ne souhaitent pas rencontrer le conseiller en présence d’une garnison militaire et proposent que la garnison militaire retourne à Swaida et que Trenga vienne après quelques jours avec dix soldats pour une rencontre à al-Qurayya.
Malgré l’invitation de Sultan Pasha au conseiller Trenga à venir à al-Qurayya, selon une lettre archivée en arabe d’un espion français dans le Djebel, Sultan a reçu le conseil du prince Abdullah de s’abstenir de rencontrer Trenga. Hamad al-Atrash a transmis ces instructions à Mut’ib al-Atrash, qui à son tour les a envoyées à Sultan Pasha. Selon la lettre de l’agent se nommant « Observateur fidèle », datée du 9 septembre 1921 et adressée au commandant Catroux (7), un extrait en dit :
À Son Excellence le colonel Catroux, chef de la mission française à Damas la plus distinguée du Cham.
Ceci est une lettre de suivi à nos premières lettres signées « Observateur fidèle ». Nous informons Votre Excellence qu’une confrontation a eu lieu entre nous et Hamad al-Atrash, homme de Mut’ib Beyk al-Atrash, déplacé de Burmana et résidant à Rssas dans le Djebel-Druze. Après avoir épuisé tous les intermédiaires nécessaires pour obtenir ses informations, il a ouvert la bouche en disant : « Il y a quelques jours, un messager est venu de Sharif Abdullah à Sultan Pasha al-Atrash avec les instructions nécessaires pour Sultan Pasha afin qu’il s’abstienne de confronter le gouvernement français. » Sultan (entendu Hamad) a envoyé le messager à Mut’ib Beyk al-Atrash, qui après l’avoir étudié et examiné attentivement, a envoyé une carte à Sultan Pasha disant : « Cousin Sultan Pasha al-Atrash, que Dieu te préserve. Après mes meilleurs salutations. Je suis malade de la variole et incapable de vous rencontrer, mais il est nécessaire que vous évitiez de confronter le conseiller et les représentants du gouvernement pour des raisons que je vous expliquerai lors de la rencontre. Occupez-vous à renforcer votre parti et protégez Shakib Wahab de tout malheur, ainsi que ses compagnons. Que Dieu vous préserve, votre cousin Mut’ib al-Atrash.
Dans le document (8), un texte en arabe daté du 4 septembre 1921, figurant dans le premier volume des volumes intitulés « Les véritables mémoires de Sultan al-Atrash », publiés par Rim al-Atrash, petite-fille de Sultan, en 2021. Ce document, portant le numéro 8 à la page 59, contient une lettre adressée par les quatre cheikhs spirituels à Sultan Pasha al-Atrash, Sayyah Beyk al-Atrash, Abdullah Beyk al-Abdullah, Hamad Beyk al-Atrash et à tous les cheikhs, notables, officiels, beys et figures du district sud tribal, les avertissant des conséquences du non-respect du salut à la mission française. Parmi cet avertissement :
« Si vous tenez à notre bonne volonté envers vous, hâtez-vous de venir et de vous soumettre ; nous répondons de tout mal qui pourrait vous atteindre. Si vous acceptez ce conseil, vous êtes des nôtres et nous des vôtres ; si vous refusez et hésitez, vous n’êtes ni des nôtres ni nous des vôtres, nous serons innocents de vous en ce monde et dans l’au-delà. La bonne volonté est à vous et nous vous saluons en paix si vous obéissez et acceptez les paroles. Louange à Dieu et demeurez. »
La réponse de Sultan n’a pas tardé. Dans un document traduit (9) des archives du ministère français de la Défense, Sultan répond aux lettres des quatre cheikhs spirituels et exprime son mécontentement quant à la manière dont ils s’adressent à lui et à ses compagnons, disant entre autres dans cette lettre :
« Saluts…… J’ai reçu votre lettre et j’ai été on ne peut plus mécontent des phrases sévères lésant nos droits, nous habitants du Makram Sud, à cause de vos assertassions que nous sommes désobéissants au Gouvernement. Vous nous invitez à l’union en disant: « Commencez avant que toute clémence ne vous soit fermée ». Il n’est pas honorable pour vous d’être comme la branche sur la voie des vents; car jusqu’à présent vous vous êtes livrés 3 fois à nous par des lettres que nous conservons. Vous oubliez de pousser le monde vers le bien, mais vous servez les hommes de votre mieux dans l’espoir de gagner de l’argent ou d’éviter un mal».
Enfin, dans le dernier document (10) contenant des renseignements sous le titre : « Liste des notables présentés devant le conseiller administratif entre le 27 août et le 5 septembre 1921 », cette liste est totalement dépourvue du nom de Sultan Pasha ou de ses compagnons, preuve de la non-soumission de Sultan al-Atrash aux pressions françaises et locales pour prêter allégeance aux Français.
4. Les conclusions essentielles
Nous tirons des documents précédents plusieurs résultats, parmi lesquels :
· Premièrement : Sultan Pasha al-Atrash et ses compagnons ont tout tenté par des voies diplomatiques et des correspondances pour éviter de rencontrer la mission française au Djebel-Druze et d’engager une confrontation militaire avec elle.
· Deuxièmement : Ils ont manifesté leur mécontentement clair face à l’arrivée de troupes militaires françaises au Djebel, et leur rencontre avec le conseiller administratif Trenga à al-Qurayya est conditionnée au retrait de la colonne militaire et à son retour à Swaida.
· Troisièmement : Cela révèle un manque de confiance de Sultan al-Atrash et de ses compagnons envers la mission française.
· Quatrièmement : Il apparaît clairement des divisions entre les courants différents à l’intérieur du Djebel (chefferies temporelles et spirituelles).
Sources et Références
- Genèse de l’État mandataire – Chapitre X. Effervescence frontalière et resserrement de la tutelle mandataire – Éditions de la Sorbonnebooks.
- La première entrée militaire française au Djebel-Druze – Magazine numérique intellectuel de Sweida
- CADN, Carton 1Sl/1/V/551, lettre confidentielle de Colonel CATROUX à Général GOURAUD, Nº 1347/SP, 28-08-1921.
- SHDN, carton GR4-H-246-013-0098, Rapport du lieutenant-colonel PAULET sur la colonne du Djebel Druze.
- Archives SHDGR, GR 4 H 118 001, 0079-83.
- SHDN, carton GR4-H-118-001, 0087.
- SHDN, carton GR4-H-120-002, 0105-0106.
- Al-Aṭraš, Rīm, al-Muḏakkirāt al-ḥaqīqiyya li-Sulṭān al-Aṭraš, Dār Abʿād li-l-Ṭibāʿa wa-l-Našr, Bayrūt, 2021, al-Mujallad al-ʾawl, Document n° 8, p. 59.
- SHDN, carton GR4-H-118-001, 0090-0091.
- SHDN, carton GR4-H-118-001, 0093-0094.
Swaida Intellectual Digital Magazine. (2026). Vol. 1(3). ISSN: 3099-3172 (online).