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Le château fort de Salkhad au Moyen Âge

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Gharz-Aldin Mohanad ( mohanad.gharzalden@gmail.com )

(Pázmány Péter Catholic University, Budapest, Hungary)

« Territoire jouxtant le Hauran, aux abords de Damas : une forteresse puissamment fortifiée et une vaste contrée agréable, réputée pour son vin. » 

(Yāqūt al-Ḥamawī, Muʿjam al-Buldān, vol. 3, p. 401)

Dans cet article de vulgarisation, je tenterai de présenter brièvement l’un des plus importants châteaux militaires du Levant à l’époque médiévale. Il joua un rôle majeur pour tenir les Croisés à distance de Damas et pour surveiller les régions environnantes. Le site traversa par ailleurs les périodes fatimide, zengide, ayyoubide et mamelouke.

Résumé

Le château de Salkhad, situé dans le gouvernorat de Soueïda, au sud de la Syrie, compte parmi les sites médiévaux les plus importants du pays. Pourtant, il n’a jamais fait l’objet d’une étude approfondie. Bien qu’il s’agisse de l’une des forteresses médiévales les mieux conservées, il n’existe ni plan d’ensemble, ni documentation générale, ni analyse détaillée de son importance historique, architecturale ou archéologique, alors même qu’il constituait l’un des principaux centres défensifs aux abords de Damas.

L’histoire du château apparaît dans les sources dès l’époque nabatéenne, au Ier siècle av. J.-C., et le site a été utilisé de manière continue comme position militaire jusqu’à l’occupation française de la Syrie en 1920.

Cette étude proposera une description systématique de l’ensemble des structures, accompagnée d’une réflexion sur les fonctions possibles des différents espaces, ainsi que sur les matériaux et techniques de construction. Elle ne se limitera pas au château, mais prendra aussi en compte son environnement immédiat. La forteresse était étroitement liée à un faubourg voisin, où subsistent de nombreux vestiges en surface. Un autre objectif majeur est de reconstituer le rôle joué par Salkhad à l’échelle régionale, comme centre administratif et pôle structurant de l’occupation et de l’organisation du peuplement dans cette partie de la Syrie.

Mots-clés: château ; Moyen Âge ; fortifications ; Salkhad ; Syrie ; Levant ; périodes ayyoubide et mamelouke ; Damas ; Croisades ; militaire ; architecture.

  1. Localisation géographique

 Salkhad se situe dans la partie méridionale de la Syrie actuelle, dans la province de Soueïda. Elle est implantée sur une colline au sein de ce que l’on appelle le Jabal al-ʿArab. Elle se trouve à 30 km au sud de Soueïda et à 145 km au sud de Damas, à 22 km à l’est de Bosra, dans la province de Daraa, et à environ 20 km au nord de la frontière jordanienne, (Fig1). Elle est située à une altitude de 1350 m au-dessus du niveau de la mer, dans les hautes terres druzes, (Fig 2). Le climat de la région est froid et semi-aride (1). L’une des caractéristiques majeures de cette région est que les précipitations y sont plus abondantes en hiver. Elle dispose de nombreuses ressources en eau et, à la préhistoire, les éruptions volcaniques y ont formé une couche arable de bonne qualité (2).Diagram

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  1. Aperçu historique

À la fin du Ier siècle av. J.-C., les Nabatéens venus du sud avaient établi leur royaume dans l’actuelle Jordanie et fait de Bosra leur seconde capitale, leur première capitale ayant été Pétra. Les Nabatéens étaient célèbres pour leur commerce et leur vie économique, et avaient par conséquent fortifié les routes commerciales menant à Damas (5). La fortification de Salkhad était très importante, car les Nabatéens voulaient contrôler, depuis ce point, les environs et surveiller la route reliant Damas à leur capitale, Pétra. Damas était contrôlée d’une part depuis les hauteurs du Jabal al-ʿArab, et d’autre part depuis Salkhad, qui contrôlait l’axe Bosra–Damas. Les Nabatéens établirent un site cultuel sur la haute colline adjacente à la ville de Salkhad et décidèrent d’y construire leur forteresse, incluant le temple de leurs divinités, notamment al-Lāt, daté de 40–50 av. J.-C. (6).

Au début du Ier siècle apr. J.-C., la Syrie passa sous domination romaine. Les Romains suivirent la même politique que les Nabatéens. Ils accordèrent une grande attention aux modes de commerce et au renforcement des routes commerciales (7). Ils s’intéressèrent vivement à Salkhad, qui constituait la première barrière face aux tribus nomades attaquant les points d’eau et les routes commerciales (8).

Après la conquête islamique, plusieurs tribus arabes, dont celles établies à l’est de Salkhad, pénétrèrent dans le Levant méridional. Comparée à la période romano-byzantine, la nouvelle ère pacifiée semble avoir relégué Salkhad dans l’ombre. Les historiens ne mentionnent pas ici les événements importants qui se déroulèrent dans la région durant la première période islamique et sous la dynastie omeyyade. La ville devint un centre moins important durant la période omeyyade et au début de l’époque abbasside (9). Intégrée à un vaste empire unifié, elle s’inscrivit sur une route commerciale reliant Damas à la péninsule Arabique via Bosra et Salkhad, et devint un axe majeur pour les pèlerins, mêlant tribus nomades converties à l’islam et groupes installés dans des zones urbanisées. La région était stable et paisible, éloignée des conflits (10).

La conquête de la Syrie par les Fatimides au Xe siècle entraîna l’intégration de Salkhad à leur nouvel État. La ville — et très probablement son ancienne forteresse — fut utilisée comme base militaire afin de contrôler des tribus nomades telles que les Banī Sakhir et les Banī ʿAmr. En outre, ils lancèrent depuis ici, ainsi que depuis d’autres parties du Levant, des attaques vers l’est (11). Ils visaient également à éliminer l’État abbasside rival, alors en période de déclin et de faiblesse. Toutefois, la présence dans la région de tribus nomades refusant de se soumettre à l’autorité fatimide les empêcha d’atteindre leurs objectifs (12). Ils cherchèrent donc, tantôt à contrarier les tribus bédouines en suscitant conflits et troubles, tantôt à coopérer avec elles pour obtenir leur appui lors de la guerre ultérieure contre les Qarmates au nord. Outre les guerres avec les Bédouins, la région fut souvent frappée par des catastrophes naturelles telles que des épidémies et des invasions de sauterelles (13).

Les Fatimides ne laissèrent pas de traces significatives dans la ville de Salkhad, à l’exception du château construit par Hassan bin Mismar al-Kalabi (14). Ce château revêtait une importance durant la période fatimide, puisqu’il est mentionné que les Fatimides nommèrent Hassan bin Mismar al-Kalabi (15) à Salkhad sous le règne d’al-Mustansir Billah, qui régna de 1031 à 1094. Hassan y fit édifier un château, daté de 1073 apr. J.-C., et l’on peut lire sur l’arc de sa porte l’inscription suivante : « La construction de cette forteresse a été ordonnée par le prince de l’époque arabe, ʿIzz al-Dīn Fakhr al-Dawla al-Mustansir, souverain d’Égypte (16) ».

À partir des années 1140, le chef de guerre ʿImād al-Dīn Zinkī et ses héritiers établis à Mossoul consolidèrent leur pouvoir en Syrie. L’État zengide émergea comme un prolongement de l’État seldjoukide. Les deux dynasties occupent une place particulière dans l’histoire islamique en raison de leur rôle « jihâdiste » contre les Croisés et de leur effort pour unifier les rangs de l’islam.

Les sources médiévales mentionnent qu’en 1147, Sayf al-Din al-Tuntash, gouverneur de Salkhad, entra en contact avec les Croisés, qui l’encouragèrent à se soulever à Damas contre Muʿin al-Din Unur ; en échange de leur soutien, il les appuya à son tour. Ils décidèrent de prendre le contrôle de la forteresse de Salkhad (17). Les Croisés marchèrent donc vers le château et, dans le même temps, Muʿin al-Din Unur adressa une demande d’aide à Nur al-Din Mahmud Zinki, lequel envoya une importante armée à Bosra. Il livra bataille aux Croisés et parvint à les vaincre, mais les gouverneurs de Bosra et du château de Salkhad continuèrent à entretenir des contacts avec eux (18). Le haut degré d’autonomie de ces forteresses constituait une menace réelle pour Damas, du fait de leur situation géographique particulière et de leur rôle économique. Ainsi, en 1154, Nur al-Din Zinki conquit Damas ainsi que l’ensemble des territoires méridionaux qui en dépendaient. Cela marqua le début d’une période de stabilité (19). Il contribua aussi largement à freiner les ambitions expansionnistes des Croisés. Les forteresses de Bosra et de Salkhad étaient d’une importance capitale pour la protection de la moitié sud des territoires musulmans (20). L’importance de Salkhad se reflète dans le fait qu’en 1160, Muhammad (21), fils de Nur al-Din, fut nommé commandant du château (22).

En 1173, Nur al-Din Zinki mourut de maladie à Damas (23). Il fut remplacé par son fils al-Malik al-Salih Ismail, âgé de 11 ans (24). La même année, Salah al-Din (Saladin), chef des Ayyoubides, renversa le califat fatimide en Égypte et s’empara du pouvoir (25). Il assura à al-Salih Ismail son obéissance en échange de son maintien au pouvoir en Égypte, puis le transféra à Alep afin qu’il y exerce l’autorité (26). Toutefois, cette situation permit à Saladin de tirer parti des circonstances : il attaqua Homs et Damas en 1174 (27). Durant le règne de Saladin, il parvint à réunifier les États islamiques face aux Croisés (28). Salkhad n’est mentionnée à son époque qu’à propos de sa prise sans combat en 1187 (29). Saladin ne vécut pas longtemps : il mourut de manière inattendue à Damas (30), vers 1194, à l’âge de 57 ans (31).

Saladin eut un fils, al-Afdal ʿAli Nur al-Din, qui possédait Damas, le littoral, Salkhad, Bosra et Banias, ainsi que de nombreuses régions du Levant. Il se rendit avec sa famille à Salkhad pour s’y installer (32). Il ordonna la modernisation du château et, après une courte période — deux ans tout au plus — il remit le château et la ville à Zayn al-Din Quraya, l’un des émirs et vassaux de son père. Il quitta Salkhad avec sa famille et sa mère, et ne revint jamais au château (33).

Le château fut attribué à Abu al-Fadl ʿIzz al-Din Aybak. Conscient de la situation dans la région, il refortifia Salkhad en raison de sa position stratégique. Il défendit l’État ayyoubide et la ville de Bosra contre les tribus nomades (34).

En 1247, ʿIzz al-Din Aybak al-Malik al-Salih fut écarté de Salkhad (35) par ʿIzz al-Din Aybak al-Malik al-Salih, et, en 1248, il fut arrêté avec son fils Ibrahim, emprisonné à Damas puis transféré au Caire, où il mourut en 1249 (36). Un an plus tard, sa dépouille fut transportée à Damas et il y fut enterré.

Après une courte période, la maison ayyoubide commença à se désagréger en raison des rivalités au sein du lignage régnant et des désaccords généralisés entre gouverneurs. Parallèlement, la puissance des Mamelouks commença à émerger, et, en 1250, la formation de l’État mamelouk fut proclamée. À la même époque, l’invasion mongole du Moyen-Orient débuta : elle déferla sur les pays, engloutissant les villes dans le feu et le sang, détruisant l’économie, la culture et toutes les autres formes de vie (37).

Durant la première moitié de la période mamelouke, Salkhad entra dans une phase de stabilité politique et de prospérité économique. Les premières années furent difficiles en raison de l’invasion mongole. Après l’incendie de Damas par les Mongols en 1260, ceux-ci se dirigèrent vers le sud et, sous le commandement du général Katibgha, s’emparèrent du château de Salkhad (38), qu’ils détruisirent — ainsi que d’autres forteresses — afin d’empêcher leurs ennemis d’y revenir et de les réutiliser.

Au cours de cette invasion mongole, al-Zaher Baybars s’empara du sultanat en 1260. Il résista aux Mongols et restaura les forteresses (39), dont le château de Salkhad, en les préparant à la résistance. Son nom se lit encore sur les murailles septentrionales. Il reconstruisit également des mosquées dans l’État mamelouk, en raison de leur rôle dans la mobilisation des populations, l’encouragement au combat et le renforcement du moral. La mosquée de la ville de Salkhad figure parmi celles qui furent restaurées (40). Le bâtiment fut consacré en 1270 par Bilban al-Afram, qui laissa des inscriptions mameloukes à côté de la statue de la panthère mamelouke.

La période 1279–1290 correspond au règne du sultan al-Mansur Sayf al-Dawla Qalawun, qui chassa les Croisés et mit un terme à la menace mongole. Comme Salkhad et son château jouaient un rôle important dans la défense des territoires méridionaux contre les Mongols, le sultan nomma, en 1283, deux hommes de confiance : Sayf al-Din Basiti et ʿIzz al-Din al-Hamawi, officiers militaires placés à la tête de Salkhad (41).

La domination ottomane, qui commença en 1516, n’apporta pas de changements significatifs et durables à Salkhad, dont le territoire resta négligé. Lorsque le consul allemand Wertstein visita la localité au milieu du XIXe siècle, il y trouva une implantation délabrée, dépourvue d’habitants (42). Les populations avaient construit de nouvelles maisons à partir des ruines du château abandonné.

Avec le début de la Grande Révolte syrienne contre l’occupation française en 1920, des groupes de révolutionnaires furent stationnés à Salkhad et s’y cachèrent. En conséquence, les Français bombardèrent et détruisirent la majeure partie du château. Ils s’en emparèrent et y établirent une caserne militaire, augmentant la taille de l’ensemble. De nombreuses transformations furent effectuées pour accueillir le quartier général français : des pièces furent aménagées pour le commandement, des écuries pour les chevaux, des casernements pour les soldats et des dépôts pour les armes.

  1. Description du château fort de Salkhad

La section fortifiée a subi d’importantes destructions puis des reconstructions durant la récente occupation française ; en l’absence d’un relevé topographique précis, il est donc difficile d’identifier les formes monumentales, à l’exception de quelques fragments du mur du château.

Au cours des périodes ultérieures, l’intervention humaine a joué un rôle particulièrement important dans la déformation des détails du château, en raison du manque de connaissances archéologiques et scientifiques quant à ses valeurs historiques. Cette altération résulte du déplacement et de l’enlèvement de parties, de pierres et d’inscriptions réemployées par les habitants de la région pour construire et décorer leurs maisons.

Le château a été édifié sur une colline basaltique à une altitude de 1450 m au-dessus du niveau de la mer (Fig 2). Il est constitué de roche basaltique sur ses contreforts occidentaux et de tuf rouge sur ses marges méridionales et orientales, un matériau facile à travailler.

Au sommet de la colline se trouve un château haut, avec un bâtiment semi-circulaire, (Fig 3). Vu depuis le sud-est, le château était entouré d’une enceinte extérieure, qui constituait la première ligne de défense. Cette enceinte a été en grande partie détruite par les dommages liés à la guerre et par la dispersion des pierres. Sur le côté sud-est du château, les fondations sont appareillées en blocs, et les pierres sont soigneusement taillées. D’anciennes photographies du site montrent que l’enceinte extérieure était renforcée par des tours semi-circulaires, (Fig4). Celles-ci apparaissent dans la partie nord-est de l’enceinte (Fig5), mais ont disparu avec le temps, en raison de l’occupation française et des destructions successives du château. Une part importante des destructions fut également causée par les habitants de la région immédiatement après le départ des troupes françaises. Après leur retrait en 1946, durant une période de paix et de tranquillité, certains tronçons de murs furent démolis afin de reconstruire des habitations.

À l’approche de l’ouvrage, on distingue un fossé de plus de six mètres de profondeur et d’environ dix mètres de largeur. Sa longueur conservée est de 25 mètres. Il convient de noter que ce fossé a été comblé par des gravats et des pierres provenant des effondrements successifs du mur du château. À l’heure actuelle, il semble que les défenses n’enserraient pas totalement l’ensemble du château ; il est donc possible que certaines zones, où la forte pente rendait l’accès difficile, n’aient pas nécessité le creusement d’un fossé.

L’enceinte intérieure du château a été construite à l’époque ayyoubide puis reconstruite à l’époque mamelouke. Elle constituait la principale ligne de défense du site. Elle met en œuvre plusieurs procédés défensifs attestés sur d’autres fortifications de la période ayyoubide. Malgré la dégradation importante de cette muraille, notamment dans les secteurs est et sud-est (Fig6), les parements nord et nord-ouest offrent une lecture claire des techniques de construction et de fortification (Fig7).

La partie basse du mur est protégée par un vaste glacis maçonné (talus en maçonnerie fortement incliné), destiné à renforcer le corps de la muraille et à rendre un siège plus difficile. Ce glacis présente une inclinaison d’environ 60° vers l’intérieur, et ses blocs, soigneusement taillés et lissés, rendent l’escalade plus ardue. Le couronnement supérieur est vertical, percé de nombreuses archères hautes et étroites. La technique de construction de cette partie haute est telle que, lorsqu’on l’observe depuis le bas, on a l’impression que le mur va basculer au-dessus de l’observateur. Les bâtisseurs ont également pris en compte le fait que certaines portions du front nord s’appuient sur d’énormes blocs rocheux, ce qui rendait inutile la mise en place d’un glacis à cet endroit. Sur les autres fronts, en particulier à l’ouest et au nord-ouest, on observe, derrière les blocs de parement disparus sur la face externe du glacis, un blocage au mortier mêlé de petites pierres

La voie d’accès se situe au sud du château et se compose de deux tronçons. Elle commence en direction de l’est sur environ 30 marches, puis oblique vers l’ouest sur une vingtaine de marches, avant de s’élargir légèrement à son extrémité (Fig 8).

L’escalier se poursuit vers le nord et, en montant, on parvient à un bâtiment qui correspond vraisemblablement au complexe officiel du château (en rouge sur les plans joints). Les murs en sont encore visibles en de nombreux points : ils mesurent environ un mètre d’épaisseur et sont renforcés par des tours circulaires. Cet ensemble se prolonge jusqu’au flanc occidental du château. On observe également, dans la partie centrale, des vestiges d’un escalier en colimaçon. Un portique, ou couloir, se développe aussi devant le bâtiment et la cour intérieure. Dans la partie centrale du château, se trouve un bâtiment composé de six pièces contiguës. Il se peut qu’il ait été reconstruit durant la présence française au château ; les parois des pièces ont alors été enduites d’un mortier de ciment. En replaçant ces espaces dans l’histoire du château à la fin de la période mamelouke — à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe siècle —, on peut aussi envisager que ces salles aient constitué un ensemble de bureaux destinés à l’administration des affaires des habitants et à la perception des taxes.

À proximité de l’entrée du château se trouve une pièce surélevée, à laquelle on accède par un escalier rectangulaire. Cette pièce pouvait servir de poste de contrôle et d’accueil.

À l’ouest de cette pièce, on trouve un grand bâtiment rectangulaire à deux niveaux : à l’étage, deux pièces aux murs épais, prolongées vers l’est par une terrasse dominant la grande cour du complexe officiel. Le niveau inférieur (en bleu sur les plans joints) est une salle rectangulaire de grande superficie, couverte d’une voûte ; son accès se fait par le mur sud-est et, dans le mur nord, une ouverture donne sur une cavité étroite qui se dirige vers le nord puis tourne vers l’est pour déboucher sur deux grandes citernes. Cette salle, la cavité et les citernes ont pu être utilisées en période de siège ; toutefois, malgré la forme « classique » de l’ouvrage, les blocs employés dans sa construction ne sont pas taillés de manière régulière.

Dans son ensemble, le complexe comprend cinq citernes, dont l’une daterait de la période française, dans la partie nord du complexe. On note en outre de petits bassins de culture à proximité de l’escalier courbe. (Figs. 9,10,11).

En pénétrant dans la partie orientale du château, il convient de noter que les deux ensembles sont séparés par un portique ouvert, constitué de deux murs en pierre ordinaire. À mon sens, la partie est correspond à la zone de service, ce que suggèrent clairement l’agencement des pièces et leurs cloisonnements. Sur les plans, le complexe de service est divisé en trois sections.

La partie nord (S3) se compose d’un escalier donnant sur une salle allongée. Elle est flanquée de deux grandes salles, dont l’une a livré des blocs de pierre circulaires utilisés pour moudre le blé. Cette pièce, de plan rectangulaire, présente une surface au sol relativement importante. Sa couverture comporte, au centre, une ouverture cintrée ménagée dans un carré, afin de laisser entrer la lumière et de favoriser la circulation de l’air. Le sol de cette salle est creusé d’une fosse profonde pouvant servir au stockage du blé. Trois parois de la salle présentent une banquette en pierre. Celle-ci a pu servir de siège aux ouvriers ou aux soldats, et pourrait avoir été constituée à partir de pierres récupérées lors de démolitions, ainsi que de pièces annexes plus petites.

La partie sud comprend deux blocs séparés par un passage voûté en arc semi-circulaire. Sur le côté ouest (S1), on observe un long couloir voûté, avec une citerne et des pièces rectangulaires ; cet ensemble correspond probablement à un espace de repos et aux quartiers de sommeil des soldats. À l’est (S2), se trouvent plusieurs pièces supplémentaires, à l’architecture plus régulière, et cette section se raccorde aux tours orientales du château. Dans l’analyse de ce complexe de service, il faut souligner que les voûtes ont été construites à des périodes différentes : l’examen des plafonds et des plans montre en effet des différences nettes, comme des couvertures à une seule voûte en arc dans S1, et des couvertures à quatre arcs dans S2. Dans le couloir reliant les deux sections S1 et S2, on remarque une voûte « semi-cintrée », ce qui suggère que S2 a été édifiée à une période plus tardive : un mur aurait été abattu et une salle plus large reconstruite. On observe le même phénomène en S3, où, dans la salle ouest, la couverture est également à quatre arcs. (Figs 12,13,14,15).

Fig. 14. S1. Gharz-Aldin Mohanad.

Fig. 15. S2. Gharz-Aldin Mohanad.

Au centre du château se trouve un vaste sous-sol couvert d’une unique voûte. D’après des données orales, ce sous-sol aurait été construit à l’époque ayyoubide et aurait servi au stockage des armes.

Son accès se fait par le côté ouest. Dans le mur sud, on distingue une pièce aujourd’hui condamnée en raison des destructions ; il est toutefois probable qu’elle ait été reliée, du côté nord, à la cavité mentionnée précédemment — sans que cette hypothèse soit entièrement certaine. (Figs 12,16).

En ce qui concerne les fortifications, le château semble avoir suivi, presque intégralement, le schéma défensif médiéval : fossés taillés dans le roc, glacis, tours à plan en pointe (ou « en éperon »), et peut-être une cour supérieure d’où les défenseurs pouvaient déverser de l’huile bouillante sur les assaillants. Au XIIIe siècle, les sièges se caractérisaient par un recours intensif aux machines de jet ; les sources historiques mentionnent également l’usage de catapultes pour bombarder le château de Salkhad. Il est probable que le château ait disposé de moyens d’artillerie, élément essentiel pour une forteresse de l’importance et de la taille de Salkhad.

Le grand ensemble que j’ai qualifié de « complexe officiel » était renforcé par plusieurs tours circulaires, dont les fondations étaient visibles en surface. La tour occidentale, située près de l’angle nord-ouest du bâtiment administratif, est la plus remarquable. Sa construction repose sur un blocage de moellons liés par un mortier épais, revêtu d’un parement régulier en pierres taillées. Deux tours circulaires se trouvaient également au centre de l’espace intérieur voûté et près de la partie orientale du bâtiment ; il n’en subsiste toutefois que la base circulaire. Ces deux tours ont pu remplir la même fonction que la tour occidentale, mais elles apparaissent plus étroites sur le plan au sol du château.

La première tour du château se situait sur le côté nord-est de l’enceinte ; elle a été détruite à des périodes antérieures. De grandes dimensions et de plan rectangulaire, elle présentait au-dessus de sa base un corps cylindrique, probablement haut de plus de 35 m. Elle comportait une pièce rectangulaire destinée au logement des gardes. Cette tour pourrait dater de la période seldjoukide (44) (Figs 17,18).

 Fig. 17. NO1 : la tour nord-est ; NO2 : la tour est ; NO3 : la tour nord-ouest. Gharz-Aldin Mohanad ; Yovitchitch Cyril (2007).A picture containing rock, rocky, outdoor, nature

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La petite tour située à l’est, datant de la période pré-mamelouke, se trouve à quinze mètres du bâtiment. Cette petite tour carrée, large de 5,55 m, possède un vestibule voûté en demi-cercle. Son mur de façade est constitué de grands blocs de pierre, scellés par un mélange de terre et de mortier. Sur le côté gauche, un aménagement en pente formant une assise a été ménagé, sur lequel les soldats pouvaient s’asseoir (Figs 17,19). 

La grande tour du côté nord-ouest du château est sans doute l’ouvrage le plus important du site et mesure plus de 12 m de large. Elle date de la période mamelouke, mais elle est aujourd’hui détruite et seule une partie du mur nord est conservée (45). La tour s’élevait à plus de 20 m de hauteur et était bâtie en grands blocs de basalte, portant des traces de taille. Les fondations du niveau inférieur — une salle de plan rectangulaire — sont encore visibles. Sa voûte est portée par deux piliers. Deux archères (meurtrières de tir) sont observables dans le mur nord, qui demeure en place (Figs 17,20). 

D’autres tours sont visibles au sud-est et au sud-ouest du château ; elles nécessiteraient des investigations archéologiques plus approfondies et des fouilles plus détaillées (Figs 21,22). Par ailleurs, des archères ont été ménagées dans les murs du château afin de contribuer à sa défense ; on observe en effet des vestiges d’ouvertures de tir sur les façades orientale et nord-occidentale. Elles dateraient toutes de la période mamelouke, dans la mesure où les Mamelouks ont restauré le château et son enceinte après l’invasion mongole.

Dans l’étape suivante, il convient de décrire les destructions qui ont affecté le château et d’en mettre en évidence les manifestations, en les rapportant à trois causes principales (séismes, guerres et prélèvement de pierres du château par les habitants). Cette partie s’appuie sur des sources historiques qui mentionnent les tremblements de terre survenus dans le sud de la Syrie en général, et dans la région de Salkhad et au niveau de son château en particulier.A picture containing outdoor, mountain, rock, nature

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Tout d’abord, les guerres ont joué un rôle majeur dans la destruction, en particulier, des murs extérieurs du château. L’histoire du site mentionne plusieurs combats survenus à proximité de la forteresse, ainsi que le siège du château à l’époque mamelouke, au cours duquel il aurait été bombardé à la catapulte ; sur le mur nord-ouest, on distingue encore l’impact laissé par un projectile de catapulte, sous la forme d’une brèche circulaire.A picture containing sky, rock, outdoor, rocky

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Par ailleurs, lors de l’invasion française de la Syrie, un groupe de combattants s’était retranché dans le château en raison de sa position stratégique. Toutefois, diverses circonstances les empêchèrent de repousser l’attaque française. Le château fut ensuite occupé par l’armée française, qui modifia certains de ses éléments et reconstruisit plusieurs postes de garde ainsi qu’une tour d’observation.

Quant aux atteintes dues aux habitants, plusieurs témoignages concordants indiquent qu’après le départ des forces françaises, des habitants de la ville ont démonté des sections entières des murs du château et en ont réemployé les pierres pour construire leurs maisons, d’autant que nombre de blocs des murs extérieurs étaient taillés et soigneusement dressés.

Les destructions dues aux séismes sont, quant à elles, difficiles à attribuer avec certitude en l’absence d’études géophysiques et techniques permettant d’en préciser les mécanismes. Néanmoins, l’examen des sources historiques, complété par l’observation directe, permet de distinguer certains indices de dégâts et de proposer une datation approximative de certains épisodes sismiques.

L’historien Abū Shāma rapporte, dans son ouvrage al-Rawḍatayn fī akhbār al-dawlatayn al-Nūriyya wa-l-Ṣalāḥiyya, un tremblement de terre survenu en 1152. Le séisme frappa les régions au sud de Damas, notamment Bosra et le Hawran, provoquant de lourdes destructions ; il fut suivi la même année par un autre séisme dans la même région, étant entendu que l’événement s’étendit à un vaste territoire mais que son épicentre se situait au sud de Damas.

Il mentionne également qu’en 1156 un séisme plus important se produisit, suivi l’année suivante d’un autre tremblement de terre (Fig 23). Ces deux événements figurent, d’après les sources, parmi les plus destructeurs : Ibn al-Athīr rapporte qu’ils ravagèrent de vastes zones à Mossoul, dans la Djazīra syrienne, à Hama et à Bosra, ainsi que sur le littoral syrien, et qu’ils endommagèrent de nombreux châteaux.

Ibn Kathīr ajoute plusieurs détails : il cite aussi les littoraux syrien, libanais et palestinien, et indique que les effets du séisme atteignirent Chypre et la péninsule Arabique. En 1170 (Fig 24), le Levant connut de nouveaux séismes puissants, qui détruisirent de nombreux châteaux ; il est possible que le château de Salkhad ait fait partie des forteresses endommagées. Il convient de noter que des châteaux croisés furent également détruits, ce qui limita les affrontements militaires et orienta les pouvoirs vers des efforts de reconstruction et de refortification. En 1261, un autre séisme frappa le Levant, et l’historien al-Qalqashandī mentionne qu’il se fit sentir jusqu’en Égypte, à Karak, à Shawbak et en Irak, l’événement ayant été largement dévastateur.

Dans (Figs 25,26,27), il était nécessaire de fournir une brève explication de la succession des couches (ou phases) architecturales.

On observe, dans la phase n° 1, des blocs de basalte bleu-noir, peu soigneusement taillés, de dimensions hétérogènes. Dans la phase n° 2, on constate la poursuite de l’emploi du basalte, mais avec une couleur différente (basalte brun) ; les blocs y sont mieux dressés et présentent des dimensions plus homogènes. La phase n° 3 semble correspondre à un état plus tardif : la maçonnerie y est irrégulière, réalisée avec des pierres de tailles variées, sans mortier contrairement aux phases 1 et 2 ; il est donc possible que ce mur ait été construit durant la présence des révolutionnaires, ou pendant l’occupation française du château.

Dans la description des destructions, on remarque, d’après une lecture stratigraphique des élévations (murs encore en place) du château, deux épisodes majeurs de dommages. Le premier peut être situé entre les phases 1 et 2 : la phase 2 correspondrait à une reconstruction faisant suite à l’effondrement de murs appartenant à la phase 1. Le second épisode est postérieur à la phase 2 : il a entraîné l’effondrement de certaines parties de la phase 2, sans qu’on observe d’indices de reconstruction ultérieure. Il a très probablement conduit à l’abandon du château. Il convient de souligner que les dommages observés semblent résulter de séismes importants. Sur la base de l’ampleur des EAEs, on peut proposer une intensité comprise entre VIII et IX. Cependant, les sources historiques qui évoquent les séismes survenus durant la période d’occupation du château ne mentionnent pas, à l’échelle de ce site, des effets d’une telle ampleur. Il est donc possible que certains séismes n’aient pas été consignés dans les sources historiques disponibles, ce qui nécessite une enquête de terrain ultérieure. 

D’autres dommages observables apparaissent (Fig 28) (46), tels que l’effondrement complet du mur oriental ; des dégâts comparables sont attestés sur de nombreux murs du château (Fig 29) (47). Des dommages similaires ont été décrits par Marco et al. (2003) dans différents secteurs du Levant et attribués à des effets sismiques (48)(Fig 30).

  1. CONCLUSION

Le site stratégiquement important du volcan éteint de Salkhad a été utilisé comme poste militaire avancé au moins depuis la période nabatéenne. Bien qu’aucun vestige clairement attribuable à des constructions grecques ou romaines n’ait été mis au jour jusqu’à présent, il est très probable que le site ait été davantage fortifié à l’époque romaine, lorsqu’il constituait un point clé pour contrôler les nomades du désert voisin. L’absence presque totale de mentions du site durant les premiers siècles de l’islam pourrait indiquer que son importance a, dans une certaine mesure, diminué, ou qu’il n’a pas été concerné par les principaux événements militaires. À partir de la désagrégation du califat, la forteresse retrouve en revanche un rôle de premier plan : elle permet de contrôler la zone fertile et ses principales routes commerciales durant les siècles agités des périodes fatimide, ayyoubide et mamelouke.

Le développement majeur de l’état actuel du site semble devoir beaucoup aux efforts ayyoubides, comme le suggèrent plusieurs éléments encore en élévation, qui présentent de nettes similitudes avec des sites de la même période, mieux conservés et davantage étudiés. Bien qu’il s’agisse avant tout d’un point fort militaire, le château a probablement abrité aussi plusieurs bâtiments résidentiels liés au gouverneur. Les guerres mongoles de la seconde moitié du XIIIe siècle provoquèrent des dégâts importants, suivis d’une reconstruction à l’époque mamelouke ; de cette période datent de nombreuses découvertes issues des fouilles limitées réalisées jusqu’ici. Les siècles suivants se caractérisent par un net déclin de l’usage militaire de Salkhad, jusqu’à l’arrivée du Mandat français, lorsque des troupes étrangères réinvestirent le site pour des raisons militaires, accélérant encore sa dégradation.

Le nombre restreint de campagnes de fouilles n’a pas permis de clarifier avec précision l’organisation et le plan du château ; il est envisagé d’y remédier à l’avenir par de nouveaux travaux de terrain.

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  47. K. Collapsed wall of the northern watchtowers of Kal’at Nimrod lay in disarray at the bottom of a steep slope. The large ashlars fell in 1759.
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P.S. : Le texte original, soumis par l’auteur en arabe, a été traduit en français et/ou en anglais à l’aide d’outils d’intelligence artificielle, avec une révision humaine ultérieure afin d’en garantir l’exactitude. La version arabe originale demeure la référence définitive pour les idées, les arguments et le contenu scientifique de l’auteur, et elle est consultée en cas de divergences ou de difficultés d’interprétation entre les différentes versions linguistiques.

Citation

Gharz-Aldin, M. (2026). Le château de Salkhad à l’époque médiévale. Swaida Intellectual Digital Magazine, 1(2). https://doi.org/10.5281/zenodo.19422981

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