Nawras Aziz
Cette recherche fait partie d’une série documentaire spécifique à la plateforme Rezqa, préparée et présentée par Nawras Aziz. Vous trouverez le lien de l’épisode sur YouTube ci-dessous.
Introduction
À Swaida, nous assistons à une absence manifeste de références traitant du début de l’entrée française dans le Djebel entre 1920-1921, et ses archives et bibliothèques souffrent d’une pénurie d’informations pouvant fournir aux chercheurs une base solide sur laquelle construire leurs études.
Il semble qu’il existe certaines idées fausses concernant cette période, car nous constatons une confusion parmi plusieurs chercheurs et parties intéressées, les conduisant à affronter le problème du manque d’informations documentées et à la difficulté de distinguer, durant cette époque, les figures majeures et leurs rôles, qu’il s’agisse de personnalités françaises ou de personnalités éminentes du Djebel.
Il était donc nécessaire d’examiner les documents les plus éminents conservés aux Archives diplomatiques françaises et aux Archives du ministère français des Armées qui élucident les subtilités de cette période, afin de vous fournir une idée claire et une base solide pour construire la discussion et la recherche.
En application des Accords Sykes-Picot, les Français ont mis la main sur le Liban et une partie de la Syrie avec As-Swaida se trouvant à la frontière les séparant de la zone britannique du côté de l’Émirat de Transjordanie. Avec la décision de l’administration française de diviser la Syrie et le Liban en six petits États sur une base ethnographique, il était nécessaire de faire appel à une personnalité habile et expérimentée pour concevoir ces petits États et œuvrer à l’établissement d’une nouvelle réalité politique maintenant le contrôle absolu aux mains des Français.
Le général Henri Gouraud convoqua le lieutenant-colonel George Catroux pour planifier et superviser le processus de division, diriger l’administration à Damas et établir l’État du Djebel-Druze.
Qui est George Catroux ? Quel a été son rôle central dans la création de l’État du Djebel-Druze ? Et quels étaient les moyens qu’il a utilisé pour entrer à As-Swaida sans batailles militaires, ce qui est une première dans l’histoire du Djebel?
- La figure centrale
Au milieu de l’années 1920, le lieutenant-colonel Georges Catroux a été nommé gouverneur de Damas et organisateur de l’administration et de la gouvernance de la Syrie(1) . Catroux possédait une grande méthode, une expertise militaire, diplomatique et administrative résultant de son service dans les colonies françaises en Indochine et au Maghreb français, où il a pu apprendre l’arabe dans les colonies françaises en Algérie(2) .
Georges Catroux a joué le rôle principal dans la formation de la structure politique et administrative de l’État du Djebel-Druze jusqu’à sa démission en 1923.
Par la suite, Catroux a accédé au grade de général et est revenu en 1940 pour devenir Délégué général de la France libre au Moyen-Orient, et un an plus tard, il est devenu commandant en chef des Forces françaises libres au Levant(3) .
- Documents officiels des Archives françaises
Un ensemble de lettres envoyées par Georges Catroux au général Henri Gouraud, Haut-Commissaire français en Syrie et au Liban, a esquissé le plan de structure du nouvel État. Parmi les plus éminents figurent quatre lettres officielles conservées aux Archives diplomatiques françaises à Nantes :
2.1 Première lettre
Datée du 3 septembre 1920, sous le titre (4) « a.s. (au sujet) des Chefs Druzes », Catroux examine les relations entre les chefs locaux du Djebel et leurs rôles. Il se concentre sur les conflits internes et leur position hésitante concernant les événements de Deraa qui font suite à l’envoi troupes françaises en août 1920 en réaction à l’assassinat du ministre syrien Alaa al-Din al-Drubi qui avait été nommé par les Français.
Cette lettre mentionne également le désaccord entre les quatre personnalités les plus éminentes de la famille Aṭrash : Mutʻib, Abdul Ghaffar, Salim et Nasīb al-Aṭrash.
2.2 Deuxième lettre
Datée du 1er octobre 1920, sous le titre (5) « Autonomie administrative des tribus bédouines et des Druzes », Catroux présente dans ce document une analyse approfondie de la situation des Bédouins et des Druzes et de leur relation avec l’autorité centrale à Damas. Il affirme que l’autorité damascène peut contrôler les Bédouins car ils dépendent du pâturage dans les terres sous contrôle damascène, et que cette autorité peut réprimer toute rébellion bédouine en menaçant de prévenir leurs mouvements saisonniers et le pâturage dans les zones contrôlées par le gouvernement.
Quant au Djebel-Druze, Catroux parle clairement de l’importance de son indépendance qui doit être menée sous la direction et la supervision d’un bureau druze lié à la mission française à Damas. Il souligne néanmoins que la séparation entre le Djebel-Druze et Damas serait un processus coûteux et que les Français doivent assurer les frais d’amélioration de la vie locale, sans mépriser les aspirations druzes.
Il explique dans ce document que les frontières de l’Etat du Djebel Druze doivent se baser sur des critères ethnographiques. Catroux veut former un espace rassemblant seulement l’ethnie druze. Il suggère donc une liste de villages qui devraient former les frontières occidentales du nouvel Etat. Cependant, il recommande qu’un futur comité spécialisé prenne le soin de réexaminer voire réviser les frontières proposées.
2.3 Troisième lettre
Datée du 9 octobre 1920, sous le titre(6) « Politique à l’égard des druzes », Catroux esquisse une stratégie pratique dans laquelle il propose de consulter le peuple druze sur la forme du nouvel État et sur le choix d’un chef pour le Djebel. Ce dernier devra jouer le rôle de médiateur entre le peuple druze et le mandat français qu’il devra soutenir. Ce chef devait être Salim al-Aṭrash. Les Français doivent ainsi s’abstenir d’une intervention directe dans la politique interne et l’administration locale.
Pour réaliser cela, Catroux propose d’avoir recourt à plusieurs agents qui seraient des intermédiaires pouvant agir directement dans la politique locale. L’envoi d’un premier agent nommé « Agent 15 » à Salim Pacha doit permettre de l’informer de ce que la France veut de lui et ce qu’elle lui offrira en échange. Ce même « Agent 15 », accompagné d’autres agents au Djebel, doit aussi travailler pour façonner l’opinion publique conformément au plan établi par Catroux.
2.4 Quatrième lettre
Placée sous le sceau du secret et sous le titre(7) « Action au Djebel Druze » datée du 1er novembre 1920, Catroux y mentionne certains résultats obtenus par son plan au Djebel-Druze. Il indique aussi des montants financiers utilisés comme cadeaux à certains chefs du Djebel. Chaque cadeau est évalué à 200 livres égyptiennes (la monnaie en circulation à l’époque) (8) , équivalent à plus de 90 000 dollars américains aux taux de change actuels.
Catroux mentionne qu’un des chefs a refusé de recevoir le montant mentionné alors que trois autres l’ont accepté.
Catroux a cultivé le soutien des chefs loin de l’attention publique en attribuant un budget à Salim al-Aṭrash pour commencer à mettre en œuvre son plan. Estimé à 3 000 livres égyptiennes (équivalent à plus d’un million trois cent mille dollars américains aux taux de change actuels) la moitié de ce montant lui était alloué. Cependant, Salim a également demandé l’allocation de salaires mensuels pour assurer l’accord de certains chefs à son accession au poste de Prince du Djebel. Dans un document annexé à cette lettre, Salim a envoyé une liste contenant 16 noms devant recevoir des montants mensuels variables. Les salaires demandés s’élèvent au total à 460 livres égyptiennes (équivalent à plus de 200 000 dollars par mois aux taux actuels) mais certains ont visiblement approuvés tandis que d’autres l’ont rejeté.
À la fin de la lettre, Catroux demande l’envoi d’une mission d’enquête au Djebel-Druze sous couvert d’« étude et d’organisation » incluant un officier ayant une expérience politique, le commandant des ingénieurs militaires, ainsi qu’un médecin.
3. Conclusion
Les documents français examinés révèlent une stratégie méticuleusement élaborée par Georges Catroux pour établir l’État du Djebel-Druze sans effusion de sang, reposant sur trois piliers fondamentaux :
D’abord : L’exploitation intelligente des divisions internes parmi les chefs druzes. Catroux ne voyait pas le Djebel-Druze comme un bloc unifié, mais comme une mosaïque d’intérêts concurrents pouvant être réorganisée.
Deuxièmement : L’utilisation systématique de l’argent comme outil politique ; par l’allocation de montants massifs estimés à plus d’un million et demi de dollars américain en valeur actuelle, il a pu acheter les loyautés de nombreux chefs et les transformer de possibles adversaires en partenaires du projet français.
Troisièmement : L’importance de la discrétion des opérations politiques menés par les Français. La plan de Catroux consistait à mener une action politique tout en faisant croire que les Druzes prenaient par eux même les décisions. La France doit intervenir indirectement dans les affaires locales, par le biais d’intermédiaires et d’agents au service de Catroux.
Ainsi, en quelques mois de l’automne 1920, Catroux a réussi à façonner la forme politique de l’État du Djebel-Druze, à établir ses frontières sur des bases ethnographiques druzes, et à assurer la nomination de Salim al-Aṭrash comme prince pro-français du Djebel.
Sources et Références
- https://www.ordredelaliberation.fr/fr/compagnons/georges-catroux
- www.lesclesdumoyenorient.com
- Georges CATROUX | L’Ordre de la Libération et son Musée
- CADN (Centre d’Archives Diplomatiques de Nantes), carton 1Sl/1/V/551, Section militaire Nº 01, septembre 1920
- CADN, carton 1Sl/1/V/551, Mission Française de Damas, n 5/S.P, 1er octobre 1920
- CADN, carton 1Sl/1/V/551, Mission Française de Damas, n 47/S.P, 09 octobre 1920
- CADN, carton 1Sl/1/V/551, Mission française de Damas, Nº 152/S.P, 01 novembre 1920
- Sammân, Ahmad. Le régime monétaire de la Syrie. Thèse de doctorat, Paris, Université Paris, Faculté de droit, Librairie L. Rodstein, 1935, p. 29.
À propos de l’auteur
Nawras Aziz est un journaliste et chercheur originaire de Swaida, titulaire d’une maîtrise de l’Université de Nantes (France) au Département d’Histoire, spécialisé dans les conflits géopolitiques internationaux. Il est expert en question druzes de Swaida et gère la plateforme documentaire Rezqa.
Aziz se spécialise dans la collecte, la numérisation et l’archivage de documents druzes provenant d’archives françaises et non-françaises. Il a travaillé plusieurs années dans le secteur télévisuel en tant que producteur de programmes et a réalisé de nombreux documentaires et séries documentaires
Swaida Intellectual Digital Magazine 1, 2026, ISSN: 3099-3172 (online)

