Campagnes exploratoires dans le Djebel-Druze et recensement de la population
Nawras Aziz
1. Introduction
Certains rapports français anciens sur le Djebel-Druze indiquent que le relief accidenté de la région était considéré comme un facteur décisif dans l’évaluation de la difficulté à y exercer un contrôle militaire. Dans l’un de ces rapports, le lieutenant-colonel Raymond, chef de la mission exploratoire française dans le Djebel, décrit le terrain comme escarpé, les routes comme extrêmement mauvaises, et le pays comme topographiquement divers, de manière à s’y prêter aux embuscades. Il ajoute que son utilité militaire est limitée, même en cas de recours à l’artillerie ou à l’aviation. Le rapport conclut que toute opération militaire dans la région exigerait des effectifs importants, et que le recours aux ressources locales pour le ravitaillement et le fourrage serait presque impossible en raison de l’absence de réserves dans les villages.
Ce rapport s’inscrit dans une série plus large de missions de reconnaissance confiées au lieutenant-colonel Raymond en préparation d’opérations militaires françaises dans le Djebel. Il révèle un chevauchement manifeste entre collecte de renseignements et planification militaire dans l’approche administrative française du Djebel-Druze. Sous cet angle, ces rapports acquièrent une importance particulière : non pas seulement comme documents descriptifs, mais comme sources permettant de comprendre comment l’autorité coloniale reconfigurait et représentait le paysage géographique, social et militaire de la région.
Dans ce cadre, le présent article cherche à identifier plusieurs villages druzes et leurs structures démographiques originelles telles qu’elles apparaissent dans les rapports de Raymond. Il vise également à analyser la nature des informations qu’il a fournies et leur portée pour la compréhension de l’approche française du Djebel en 1921. Par ailleurs, cette étude soulève une autre question concernant Raymond lui-même : les recherches dans les sources ouvertes et les archives françaises n’ont, jusqu’à présent, fourni que peu d’informations détaillées à son sujet, au-delà des indications présentes dans les documents selon lesquelles il servait comme officier de renseignement — un aspect qui confère à son rôle un caractère digne d’un examen plus approfondi.
2. Documents officiels
Dans trois rapports volumineux conservés aux archives du Service historique de la Défense à Vincennes, près de Paris, figurent des informations importantes concernant les villages druzes du nord, du nord-est et du nord-ouest du Djebel-Druze. Ces missions exploratoires furent organisées en trois expéditions distinctes menées entre septembre et novembre 1921.
Parmi les éléments les plus notables contenus dans ces rapports, on peut relever les suivants :
Dans le premier rapport (1), daté du 10 septembre 1921, il est indiqué que le capitaine Raymond reçut l’ordre, le 5 septembre, de se rendre dans la région nord du Djebel-Druze afin de préparer l’avance des forces de l’officier Poillet, qui devait se diriger vers Damas. La première mission exploratoire comprenait : le capitaine Raymond ; le lieutenant Arnal du 2e bataillon ; un prêtre catholique du village d’al-Hīt ; un notable druze ; quinze gendarmes placés sous le commandement d’un lieutenant ; ainsi qu’un membre du conseil municipal d’al-Swaida, chargé d’acheter de l’orge et du foin pour les animaux des forces françaises de Poillet.
L’expédition partit le 6 septembre 1921 à 7 heures du matin et dura trois jours, suivant l’itinéraire suivant :
al-Swaida – Salīm – Mardak – Shahbā – Umm al-Zaytūn – al-Ṣūra al-Ṣaghīra – al-Ṣūra al-Kabīra.
Itinéraire du retour : al-Hiyāt – al-Hīt – Shahbā – al-Swaida.
Le rapport précise que l’accueil des habitants des villages fut positif, et que le capitaine Raymond déclara que la France était venue au Djebel avec de bonnes intentions et qu’elle était prête à coopérer pour le bien du pays.
Le rapport contient également des détails sur les routes et les distances, calculées en heures de marche à cheval, estimées à environ 5,5 kilomètres par heure. La mission releva les puits d’eau et l’attitude générale de la population ; dans sa conclusion, le rapport indique qu’il existait chez les habitants l’espoir d’un avenir plus prospère pour le Djebel, et que la demande commune était l’établissement d’écoles pour leurs enfants.
Dans le second rapport (2), daté du 23 octobre 1921, une nouvelle équipe fut constituée, composée du capitaine Raymond et du lieutenant Arman, officier cartographe du 2e bataillon du 2e régiment d’infanterie sénégalaise, ainsi que de Joseph Shidyāq comme interprète, de trois cheikhs druzes, de notables locaux d’al-Swaida, et de vingt gendarmes druzes sous le commandement d’un sergent.
Cette nouvelle expédition dura trois jours (du 18 au 20 octobre 1921) et documenta le nombre de maisons, les effectifs de population, ainsi que divers autres détails dont seuls quelques exemples sont présentés ici.
L’itinéraire complet parcouru fut :
al-Swaida – Sāla – al-Rashīda – Ṭarbā – Namra – Mafʿala – Salīm, calculé en heures de marche à cheval comme suit :
Premier jour : al-Swaida – Sāla – al-Rashīda
Au départ d’al-Swaida, après deux heures et demie de marche, apparaissent au nord de la route les ruines d’un village entièrement abandonné, connu sous le nom de Umm Ḥawrān, qui avait jadis été le village le plus élevé de la région. Après trois heures et demie, on atteint le village de Sāla (chef-lieu de nahiya), qui compte 400 habitants et 40 maisons.
L’expédition se dirige ensuite vers al-Rashīda, qui compte 200 habitants, dont cinq musulmans, et 25 maisons.
Deuxième jour : al-Rashīda – Ṭarbā – Namrī
Au départ d’al-Rashīda :
Après 35 minutes, le village de Saʿnā, avec 80 habitants.
Après une heure et demie, le village d’Ishbakī, composé de deux parties — une partie occidentale habitée par la famille Abū ʿAmmār et une partie orientale habitée par la famille al-Jubāʿī —, comprenant 80 habitants et 20 maisons.
Après 1 heure et 50 minutes, Sharīḥī, avec 60 habitants répartis dans 10 maisons.
Après 2,5 heures, Rāmī, avec 150 habitants et 20 maisons.
Après 3 heures, al-Mashnaf, avec 100 habitants et 16 maisons.
Après 3,5 heures, Tall al-ʿAjīlāt, avec 40 habitants dans 8 maisons.
En raison du manque de temps, l’expédition ne passa pas par les villages de Umm Riwāq et al-Kasīb au cours de ce voyage, mais prévoyait d’y revenir lors de la dernière expédition.
Après 4,5 heures, Ṭarbā, avec 100 habitants et 30 maisons.
Après 5 heures et 45 minutes, Namrī, chef-lieu de nahiya, avec 200 habitants, dont seulement deux musulmans, et 45 maisons.
Troisième jour : Namrī – Mafʿala – Salīm – al-Swaida
Après 2 heures et 45 minutes au départ de Namrī, Mafʿala, avec 200 habitants et 40 maisons, puis retour vers Salīm et enfin vers al-Swaida.
Malgré le caractère en apparence civil de cette mission, le rapport contient d’importantes observations militaires, notamment la suivante :
« Toute opération militaire dans cette région exigerait plusieurs bataillons. Le canon de 65 mm peut passer presque partout, mais son effet sur les villages serait presque négligeable. Quant à l’aviation, elle ne peut compter sur aucun terrain d’atterrissage approprié. En ce qui concerne les vivres et le fourrage, il ne faut en aucun cas se fier aux ressources locales, car les villages ne disposent d’aucune réserve. »
Dans le troisième rapport (3), daté du 10 novembre 1921, une nouvelle mission fut formée, composée du capitaine Raymond et du capitaine Cornet du 2e bataillon d’infanterie africaine, accompagnés d’un interprète, de vingt gendarmes sous le commandement d’un adjudant-chef, ainsi que d’un prêtre catholique.
L’expédition dura cinq jours, du 4 au 8 novembre, selon l’itinéraire suivant :
Majdal – al-Sijn – al-Ṭīra – Ṣamā – Najrān – ʿĀhira – al-Matūna – Taʿlā – al-Buṭayna – Raḍīma – Ṭarbā – al-Mashnaf – Būṣān.
Selon le rapport, l’objectif principal de ce voyage était de vérifier l’exactitude des informations géographiques et militaires consignées dans les rapports précédents.
Itinéraire de l’expédition
Premier jour : Majdal – Ṣamā – Najrān
Après 1 heure et 30 minutes : al-Mazraʿa, source d’eau importante.
Après 2 heures : Majdal, chef-lieu de nahiya, avec 700 habitants, dont 50 chrétiens, et 130 maisons.
Après 2 heures et 35 minutes : al-Sijn, avec 700 habitants, dont 50 chrétiens, et 200 maisons.
Après 3 heures et 20 minutes : al-Ṭīra, avec 100 habitants, dont 20 chrétiens, et 20 maisons.
Après 3 heures et 45 minutes : Ṣamā, village à majorité chrétienne où ne vit qu’une seule famille druze ; 500 habitants dans 100 maisons, les Druzes y possédant un quart des terres.
L’expédition passa ensuite par Samīʿ, avec 100 habitants dans 30 maisons, avant d’atteindre Najrān, chef-lieu de nahiya, avec 800 habitants dans 100 maisons.
Deuxième jour : ʿĀhira – al-Matūna – al-Buṭayna
Après 1 heure et 20 minutes : ʿĀhira, chef-lieu de nahiya, avec 1 000 habitants dans 80 maisons.
Après 2 heures et 30 minutes : Majādil, avec 100 habitants dans 20 maisons.
Après 5 heures et 10 minutes : Taʿlā, composée de deux parties — une partie septentrionale en ruines et une partie méridionale habitée par 75 personnes.
Après 5 heures et 30 minutes : al-Buṭayna ; à environ 5 kilomètres au nord et au nord-est se trouve al-Ḥaqf, siège de la famille al-Sammān.
Troisième jour : al-Junayna – Raḍīma – Ṭarbā
Après 1 heure et 15 minutes depuis al-Buṭayna : al-Junayna, avec 200 habitants, dont 5 chrétiens, et 20 maisons.
Après 1 heure et 40 minutes : Bārak, avec 60 habitants dans 12 maisons.
Après 2 heures et 10 minutes : Raḍīma, avec 120 habitants, dont 80 chrétiens, et 25 maisons.
Après 2 heures et 40 minutes : ʿArāja, avec 45 habitants dans 19 maisons.
Après 3 heures : Dūmā, avec 120 habitants, dont 4 musulmans, et 24 maisons.
Après 3 heures et 20 minutes : Tīma, avec 100 habitants dans 25 maisons.
Après 4 heures et 5 minutes : Ṭarbā.
Quatrième jour : Umm Riwāq – al-ʿAjīlāt – al-Mashnaf – Būṣān
En direction de l’est depuis Ṭarbā :
Après 15 minutes : al-Kasīb, avec 60 habitants dans 15 maisons.
Après 35 minutes : Umm Riwāq, avec 100 habitants dans 20 maisons.
Après 2 heures et 25 minutes : al-Ṭayyiba, avec 50 habitants dans 10 maisons.
Après 4 heures et 30 minutes : Būṣān, avec 300 habitants dans 25 maisons.
Cinquième jour : retour à al-Swaida, avec des observations sur les vallées, les plaines et les tours en ruine rencontrées le long du trajet.
Rapport trimestriel et estimation de la population
Dans le rapport trimestriel final (4) pour l’année 1921, publié après l’achèvement de toutes les missions exploratoires dans les zones jusque-là difficilement accessibles, la mission française a établi une estimation approximative de la population du Jabal al-Druze comme suit :
- Druzes : 42 686 habitants
- Chrétiens (total : 6 968), dont :
- 2 112 gréco-catholiques et syriaques catholiques
- 4 693 gréco-orthodoxes
- 217 protestants
- Musulmans : 674 habitants
- Bédouins dans la périphérie du Jabal al-Druze : 6 000 individus
La population totale, comprenant à la fois les habitants sédentaires et les Bédouins dans la zone limitrophe du Djebel, était donc estimée à 56 328.
3. Conclusion
Un examen des rapports ci-dessus suggère qu’à première vue, l’objectif des missions exploratoires était de recueillir des informations sur les ressources en eau, le relief, le réseau routier et les besoins des populations locales dans les parties septentrionale, nord-orientale et nord-occidentale du Jabal al-Druze. Toutefois, une lecture plus attentive indique que l’objectif sous-jacent de ces missions était avant tout de nature renseignement, et qu’il servait à préparer d’éventuelles opérations militaires que les Français pourraient avoir à affronter ou à lancer dans différentes parties du Djebel.
De ces documents, plusieurs conclusions peuvent être tirées :
- Les trois missions n’avaient pas seulement pour but l’exploration géographique ou l’évaluation des besoins locaux ; elles fonctionnaient plutôt comme des opérations de renseignement destinées à évaluer la faisabilité militaire d’un contrôle français sur le Jabal al-Druze, à travers une documentation précise des ressources, du relief et de la population.
- La composition de certaines missions — conduites conjointement par un officier de renseignement et un spécialiste de la cartographie — suggère un objectif clair : produire des cartes opérationnelles reflétant les véritables contraintes topographiques susceptibles de se présenter à toute intervention militaire.
- Les rapports accordent une attention particulière à la documentation des différences entre les villages (qu’ils soient mixtes ou exclusivement druzes), ainsi qu’aux variations économiques et familiales — autant de facteurs qui seront ensuite susceptibles d’être exploités dans le cadre du renforcement du contrôle sur le Jabal al-Druze.
- Les documents fournissent des données statistiques importantes qui permettent de définir la structure démographique du Djebel, indépendamment de récits oraux souvent imprécis.
- Les rapports indiquent également que les habitants de ces villages étaient principalement préoccupés par la perspective d’un avenir meilleur que la France pourrait apporter à leurs communautés pauvres et éloignées. Cela se manifeste notamment dans leurs demandes explicites, en particulier la création d’écoles pour leurs enfants et l’amélioration de leurs conditions de vie.
Références archivistiques
- (1) archives_SHDGR__GR_4_H_118__001-106
- (2) archives_SHDGR__GR_4_H_118__001_0138-144
- (3) archives_SHDGR__GR_4_H_118__001_0166-166
- (4) archives_SHDGR_GR_4_H_118__001_0198-0217
Swaida Intellectual Digital Magazine. (2026). Vol. 1(6). ISSN: 3099-3172 (online).