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L’organisation secrète entre les Druzes et la Transjordanie

Nawras Aziz

1. Introduction

Dans notre précédent article (1), nous avons évoqué le refus du Sultan Pacha al-Atrash, ainsi que celui de certains de ses proches collaborateurs, de se présenter devant la mission française à Swaida. Nous avons également examiné les tensions qui en résultèrent entre certains chefs druzes et Sultan. Cette situation soulève la question suivante : pourquoi Sultan al-Atrash a-t-il adopté une telle posture, malgré les facilités que les autorités françaises auraient pu lui offrir ? Et quel lien cette organisation secrète dans le Djebel, fondée par Rashid Ṭali‘a, entretenait-elle avec ces orientations ?

2. La figure centrale

Qui était Rashid Ṭali‘a ? (2)
Il naquit dans le village de Jdeidet al-Chouf, au Mont-Liban, et était le petit-fils du chef spirituel des Druzes au Liban, Cheikh Hassan Ṭali‘a. Il fit ses études au Liban avant d’intégrer l’École de l’administration des tribus à Istanbul.

Il occupa plusieurs fonctions et charges au sein de l’État ottoman, notamment celles de qaïmacam (sous-gouverneur) de Baalbek, de Zabadani, de Rashaya, puis de Hasbaya.

Son premier poste dans la région du Hauran fut celui de qaïmacam de la ville d’Ahera (l’actuelle Ariqa), puis de la région d’al-Masmiyah, située près du Djebel. Plus tard, il servit comme député à la Chambre ottomane représentant le mutassarrifat du Hauran, avant de devenir gouverneur du Hauran, puis de Tripoli de Syrie, et enfin gouverneur de Lattaquié en 1915.

Membre de la société al-‘Ahd al-‘Arabi (la Société de la Jeunesse arabe), il rejoignit, après la défaite ottomane en 1918, le Conseil militaire à Damas où il occupa le poste de directeur de l’Intérieur.

Après l’entrée des Français en Syrie, de nombreuses figures du mouvement arabe et du Parti de l’Indépendance se réfugièrent en Transjordanie, sous la conduite de Rashid Ṭali‘a, chef du parti. Il y rejoignit l’émir Abdallah ibn Hussein et forma le premier gouvernement de l’Émirat de Transjordanie.

Il joua un rôle déterminant dans le soutien à la faction opposée aux Français dans le Djebel Druze, particulièrement entre 1921 et 1922, notamment à travers la Société secrète de la Jeunesse (Jam‘iyat al-Shabiba) dans la montagne.

Il fut une figure centrale de la Grande révolte syrienne déclenchée en 1925, surtout après la réoccupation de Swaida par les Français en avril 1926. Son nom apparut des dizaines de fois dans les archives françaises, le désignant comme agitateur, intermédiaire financier et chef militaire.

Il s’éteignit dans le village de Chbeiki le 19 septembre 1926 ; un document français suggère toutefois qu’il aurait été empoisonné (3).

3. Documents officiels

Nous examinerons ici un ensemble de documents conservés au Service historique de la Défense (SHD) à Vincennes, près de Paris. Ces archives apportent un éclairage précieux sur l’organisation secrète impliquant plusieurs personnalités druzes et leurs liens avec la Transjordanie et le prince Abdallah, représentant du chérif Hussein. Il convient de préciser que dans la documentation coloniale française, le terme de « parti chérifien » est employé pour désigner l’ensemble des partisans du prince Abdallah ainsi que ceux entretenant des relations avec la Transjordanie.

Le premier document (4) est un rapport de renseignement (n° 9/R), daté du 21 juillet 1921, détaillant les réseaux d’agents et de courriers opérant pour le compte de Rashid Ṭali‘a et du prince Abdallah :

  • Najib ibn Ibrahim al-Halabi : originaire d’Aley, résidant dans la montagne depuis son évasion de prison. Il servait de courrier pour Najm al-Halabi.
  • Hamad al-Barbour : originaire d’Umm al-Rumman.
  • Youssef Shahin : originaire d’al-Tha‘lah. Il est parti douze jours auparavant, accompagné de Fadlallah ibn Faris Izz al-Din al-Halabi, en direction de la Transjordanie.
  • Saeed al-Safadi : originaire d’al-Qurayya. Arrivé le 15 juillet, porteur de messages de Rashid Ṭali‘a destinés à Sultan al-Atrash, Yahya Kiwan et Turki ‘Amir.
  • Ali ‘Ubayd : originaire d’al-Mujaymir et natif de Swaida. Il a hébergé Rashid Ṭali‘a durant son séjour dans la montagne et n’a quitté la ville que deux ou trois jours avant l’arrivée des forces françaises à Swaida.
  • Saeed Sakhr : du quartier de Qanawat (Damas). Il recevait les messages des officiers et fonctionnaires fidèles au prince Abdallah via Ali ‘Ubayd et était chargé de les transmettre aux destinataires, qui l’utilisaient pour acheminer leurs réponses vers le sud.

Ce même document fait mention de la « Société de la Jeunesse » (Jam‘iyat al-Shabiba), précisant : « Une société secrète dans la montagne, dont on dit qu’elle fut établie par Rashid Ṭali‘a avant son départ. Ali ‘Ubayd d’al-Mujaymir en serait le chef. Parmi les membres principaux, on cite Burjas al-Atrash, Muhammad Izz al-Din al-Halabi et plusieurs notables de Swaida. Les messages adressés à cette société ne portent aucun nom ; ils sont simplement intitulés : « À nos frères de la Société de la Jeunesse ». Ali ‘Ubayd reçoit ces courriers et les distribue dans la montagne. »

Le deuxième document (5), un rapport de renseignement (n° 13/R) daté du 25 juillet 1921, apporte des informations sur de nouvelles figures impliquées :

« Ali Dabbous, signalé à Swaida dès son arrivée dans la montagne avec des messages en provenance de Transjordanie, se trouve actuellement à al-Hit. Najib al-Halabi et Youssef Bou Sa‘ada (dont la mère vit à Swaida) sont arrivés dans la montagne. Le premier serait porteur de messages de Rashid Ṭali‘a pour Najm al-Halabi, tandis que le second porterait des messages d’As‘ad Beyk al-Atrash pour Ali ‘Ubayd d’al-Mujaymir. »

Le troisième document (6), un rapport de renseignement (n° 14/R), expose les activités de l’organisation druze :

« La propagande chérifienne s’intensifie. On prétend qu’un mémorandum en provenance de Transjordanie est arrivé et circule en ville et dans le Djebel Druze. Les Druzes se voient promettre une indépendance totale dès l’arrivée d’Abdallah à Damas, assortie d’avantages significatifs. La Grande révolte arabe, qui a chassé les Turcs, est glorifiée comme n’ayant d’autre but que celui d’expulser les étrangers. On prétend également que Selim Pacha al-Atrash s’est rendu à Damas pour chercher des troupes, ce qui lui vaut d’être accusé de vendre son pays aux Français sous le poids de l’occupation militaire qui pèse sur la Syrie. Son entêtement et son impuissance mèneront le Djebel Druze à sa perte. (Ces propos sont attribués à Ali ‘Ubayd et Fahd, et trouvent un écho favorable auprès de la population). Je n’ai pu déterminer si Fahd est bien Fahd al-Atrash. »

Le quatrième rapport (7), numéroté 15/R et daté du 5 août 1921, identifie de nouvelles personnes liées à la Transjordanie :

« Abd al-Karim al-Atrash poursuit sa propagande en faveur d’Abdallah, assisté d’Ali ‘Ubayd. Le 2 août, cinq habitants ont quitté Swaida pour s’enrôler sous les ordres d’Abdallah ; pour transiter par le Hauran, l’un d’eux a utilisé le nom « al-Atrash ». Ils ont été arrêtés à al-Musayfirah par le directeur de district, Khalil Beyk, puis transférés sous escorte à Deraa. Ils étaient porteurs de messages d’Abd al-Karim al-Atrash, d’Ali ‘Ubayd et de Muhammad Effendi, commandant de la gendarmerie. » Le document signale également le départ de 14 autres Druzes vers la Transjordanie.

Une note importante de ce rapport confirme qu’« Ibrahim Hananu a passé la nuit du 25 au 26 juillet à al-Tha‘lah, chez Najm Pacha al-Halabi, accompagné de deux cavaliers. » Les autorités françaises, informées des intentions de Hananu — alors recherché — de se réfugier dans le Djebel Druze, avaient recruté 20 gendarmes pour l’intercepter, mais sans succès. De nombreux rapports mentionnent de nouveaux individus collaborant avec le parti chérifien et entretenant des liens avec la Transjordanie ; comme nous l’avons évoqué dans le troisième épisode de cette série, le rôle d’Asad al-Atrash et de ses 16 cavaliers druzes servit aux forces françaises de prétexte à l’occupation militaire de la montagne.

Le cinquième document (8), un rapport (n° 17/R) daté du 15 août 1921, fournit la traduction d’un article du journal Al-Muqattam (7 août 1921), relatant des nouvelles en date du 2 août à Amman :

« Les nouvelles du Djebel Druze nous apprennent que ses habitants ont refusé d’accepter le délégué français que les autorités voulaient envoyer à Swaida, avec l’aide de leurs partisans locaux comme Selim Pacha al-Atrash et ‘Aqlah al-Qatami. Des délégations de chefs et notables druzes arrivent à Amman en grand nombre, soumettant des demandes pour le rattachement du Djebel Druze à la Transjordanie. Nous avons appris que les habitants de la montagne ont demandé au sieur Tranga de se retirer ; il est retourné à Damas. Ce sieur Tranga est celui qui fut envoyé l’an dernier à Deir ez-Zor et fut contraint de quitter les lieux immédiatement. »

4. Les conclusions essentielles

À travers notre examen des documents susmentionnés, nous pouvons tirer les conclusions substantielles suivantes concernant la nature de l’organisation et la dynamique politique de cette période :

  •  Premièrement : Réseaux de communication systématiques : Il existait un réseau de communication régulier et persistant entre le Djebel Druze et la Transjordanie, facilité par des courriers, des déplacements et des échanges de messages. Cela confirme l’existence d’une relation organisée et institutionnalisée, et non d’un phénomène fortuit ou spontané.
  • Deuxièmement : Structure organisationnelle secrète : Les preuves indiquent clairement l’existence d’une organisation secrète au sein de la montagne (la « Société de la Jeunesse »). Celle-ci employait des mécanismes opérationnels professionnels, tels que la correspondance anonyme, un discours politique généralisé et des circuits de distribution internes complexes, témoignant d’une structure organisationnelle pleinement consciente des risques sécuritaires imposés par les autorités du Mandat.
  • Troisièmement : De la propagande à la mobilisation : Les données documentaires révèlent un changement qualitatif dans l’influence exercée, passant de la propagande politique et des promesses d’indépendance et de privilèges à une mobilisation pratique (incluant le recrutement et le transfert d’individus vers la Transjordanie). Cette mobilisation semble avoir été active bien avant l’entrée militaire française directe dans la montagne.
  • Quatrièmement : Stratégie géopolitique : La montagne était située au sein d’un cadre géographique et politique de résistance plus large. Elle était gérée comme un espace vital capable d’accueillir et de soutenir des personnalités et des réseaux opposés à la présence française (tels qu’Ibrahim Hananu), plutôt que d’être traitée comme un théâtre local isolé et détaché du contexte national syrien global.

Sources

  1. https://mag.com/sultans-diplomacy/
  2. https://dhc.org.il/ar/%D8%B1%D8%B4%D9%8A%D8%AF-%D8%B7%D9%84%D9%8A%D8%B9/
  3. CADN, Carton 1Sl/1/V/1638.
  4. Archives SHD, GR 4 H 118, 001, 0025-0027.
  5. Archives SHD, GR 4 H 118, 001, 0029-0033.
  6. Archives SHD, GR 4 H 118, 001, 0037-38.
  7. Archives SHD, GR 4 H 118, 001, 0041-0042.
  8. Archives SHD, GR 4 H 118, 001, 0048-0052.

Swaida Intellectual Digital Magazine. (2026). Vol. 1(5). ISSN: 3099-3172 (online).