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Procédures pratiques de contrôle du Djebel -Druze

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Le duo Catroux–Trenga

Procédures pratiques de contrôle du Djebel -Druze

Le duo Catroux–Trenga

1. Introduction

Dans le premier article (1) de cette série, nous avons examiné le rôle du lieutenant-colonel Georges Catroux dans la mise en forme de l’État du Djebel -Druze, à travers les lettres qu’il adressa au général Henri Gouraud durant les quatre derniers mois de l’année 1920. Il est ensuite passé à une phase de mise en œuvre sur le terrain, en nommant Gabriel Trenga conseiller administratif au Djebel. Ce dernier a été chargé d’un ensemble de missions dont nous avons connaissance puisque les instructions les concernant sont conservées au centre d’archives diplomatiques françaises de Nantes. Ce sont ces documents que nous analyserons dans le présent article.

2. La figure centrale

Entre 1921 et 1923, Catroux envoya le commandant Trenga (1881-1971) au Djebel -Druze afin d’y exercer plusieurs fonctions, notamment :

  • Conseiller administratif principal du Djebel -Druze.
  • Officier-interprète.
  • Chef de la section du renseignement français au Djebel.
  • Gouverneur par intérim du Djebel -Druze.

En 1922, à la suite du premier affrontement militaire entre les Druzes conduits par Sultan Pacha al-Atrash et le groupe du lieutenant Bouxin, venu arrêter Adham Khanjar — hôte de Sultan après que Khanjar eut demandé asile dans la demeure du Pacha — Georges Catroux reprocha à Trenga sa passivité. Celui dernier avait conseillé au commandant de la garnison de Suwayda de ne pas agir immédiatement contre Sultan al-Atrash après les combats.

Trenga défend sa position dans ses papiers conservés aux archives du Ministère des Armées (Service Historique de la Défense, SHD), en ces termes :
J’ai vécu au Djebel en contact constant avec la population sans devenir “comme les Druzes”. J’ai pu connaître leur histoire, leurs luttes internes, et leur opposition aux Égyptiens et aux Turcs, eux aussi considérés comme d’excellents soldats ; et j’ai mesuré les pertes considérables que les Druzes avaient infligées à de nombreuses colonnes engagées contre eux. J’ai vu les forces dont ils disposaient, leur esprit combatif et leur cohésion face au danger. Tout cela était présent à mon esprit lorsque j’ai conseillé la prudence.(2)

Au début de l’année 1923, à la suite du premier retrait de l’émir Salim de ses fonctions de gouverneur du Djebel, Trenga fut nommé gouverneur du Djebel-Druze pour une durée de trois mois. Il demanda ensuite à être relevé de ses fonctions, invoquant trois années de service qu’il jugeait pénibles, effectuées dans des conditions difficiles et dans des régions éloignées, notamment Dayr al-Zor (à l’est de la Syrie) et Suwayda (à l’extrême sud), sans égard pour son confort et son bien-être. (3)

3. Documents des archives françaises

De nombreux documents français évoquent les instructions et les mesures adoptées au Djebel -Druze durant les premiers mois qui suivirent l’instauration du Mandat français. Parmi les pièces les plus significatives figure une lettre de Georges Catroux à Trenga, précisant la nature de travail de Trenga au Djebel -Druze. Cette lettre de huit pages (4) fait office à la fois de plan d’action préétabli et de série de directives essentielles, éclairant la politique « réelle » des autorités françaises au Djebel -Druze dès l’origine.

Ce document, conservé aux archives diplomatiques françaises de Nantes sous la référence 980/SP, daté du 1er juillet 1921, porte le titre : « Instructions pour l’Interprète principal Trenga, le conseiller administratif du Djebel Druze ». Nous en citons un extrait :

« Votre mission au Djebel Druze a pour objet principal et permanent de placer ce pays, qui jusqu’ici a été pratiquement indépendant, sous la tutelle du Mandat. Votre arrivée à Suwayda constitue à cet égard un progrès considérable. La soumission du Djebel Druze à l’autorité mandataire est devenue une réalité, alors qu’elle n’était auparavant que théorique dans le cadre des accords. Un premier fait en atteste : le drapeau français flotte désormais sur la capitale du nouvel État. Vous savez l’effort et les négociations prolongées qu’il a fallu pour parvenir à ce résultat, et vous comprenez pleinement la valeur symbolique de cette réussite “orientale”, ce qui vous permet de mesurer l’importance de votre présence à Suwayda. Vous devez rendre effective l’acceptation et l’exécution du Mandat, et cela uniquement par des moyens politiques, puisqu’il n’est pas possible d’envisager durablement le soutien d’une garnison militaire. Cette situation confère à votre position personnelle une importance considérable ; et je juge nécessaire de vous exposer les principes qui doivent guider la mission. »

Catroux poursuit :

« Si nous avions eu pour but d’imposer une administration directe au Djebel, cette situation nous serait favorable. Mais il n’en va plus ainsi dès lors que nous avons décidé d’appliquer le Mandat, c’est-à-dire de gouverner le pays par ses propres habitants, sous la seule surveillance de nos agents. Le Mandat suppose l’existence d’un gouvernement local ; sans lui, les bases nécessaires font défaut. Dans cette perspective, comme vous le savez, je me suis efforcé de donner à notre action au Djebel une assise gouvernementale, fut-elle parfois quelque peu artificielle. J’ai choisi Salim Pacha al-Atrash pour des raisons qui vous sont connues : sa situation honorifique de “chef suprême” lui conférait une sorte de droit moral, le rendant plus acceptable que d’autres. Son influence sur la famille al-Atrash (la première du Djebel), et la convergence de ses intérêts avec les deux hommes les plus en vue de celle-ci, Nasib Bey et Abd al-Ghaffar, lui donnaient des possibilités supérieures à celles de tout autre chef druze. »

Georges Catroux évoque plusieurs chefs de famille et la manière de traiter avec eux., Il évoque l’avidité ou le goût de la représentation de certains, , tout en accordant une attention particulière aux chefs de trois familles : al-Atrash, Amer et al-Halabi.

Quant à la forme administrative et à l’organisation du Djebel — après qu’un conseil représentatif issu des principales familles eut été institué trois mois avant l’arrivée de Trenga — Catroux écrit :

« Bien que le Djebel Druze soit organisé en État, il ne représente en réalité qu’un sandjak autonome, et vous en êtes le conseiller administratif. Vous devez néanmoins prendre en considération que vous ne vous trouvez pas auprès d’une administration préexistante, mais bien à côté d’un gouvernement à peine constitué et dépourvu de tradition administrative.

Aussi, avant d’exercer des fonctions de contrôle, devez-vous achever l’organisation de l’administration et du gouvernement. Vous réunirez le Conseil de gouvernement et l’inviterez à établir un budget équilibré entre recettes et dépenses, en précisant que “le Djebel” doit compter sur lui-même, et que l’aide financière de l’autorité mandataire ne sera accordée que sous forme de prêts et pour certaines dépenses relatives aux travaux publics, à la santé et à l’assistance. Les dispositions découlant de ce budget ne deviendront définitives qu’après approbation. »

Au sujet du travail de Trenga visant à infléchir l’action de l’émir Salim al-Atrash, gouverneur du Djebel, Catroux précise :

« Vous devez mettre en mouvement l’appareil administratif, c’est-à-dire conseiller et surveiller tout acte et toute décision de Salim Pacha. Il y aura des consultations orales préalables, puis les décisions seront rédigées sous une forme officielle, signées par le gouverneur et revêtues de votre signature. Quant aux questions de principe, notamment les projets relatifs à la détermination des attributions du gouverneur, du Conseil de gouvernement et de la Commission administrative, vous devrez me les soumettre pour approbation définitive après leur préparation. »

Enfin, Catroux confie à Trenga, par cette lettre, une nouvelle mission, à la fois urgente et prioritaire :

« Outre ces obligations d’ordre politique et administratif, vous devrez y ajouter celles qui tiennent à votre rôle de chef de l’appareil de renseignement au Djebel. C’est une mission à laquelle vous devez vous consacrer immédiatement et que vous exécuterez d’une manière méthodique et personnelle. Vous devrez commencer — en première urgence — par réunir des informations précises sur l’importance de l’influence exercée par les différentes forces au Djebel ; déterminer exactement les clans, leurs possibilités et leurs points faibles ; connaître avec précision la personnalité de chaque notable, ses penchants et ses intentions, et les surveiller, afin de distinguer le rôle réel et l’influence probable tant des notables du Djebel que des notables de Transjordanie. Vous devrez également recueillir des informations sur ce dernier pays (la Transjordanie), en raison de son importance particulière, ainsi que sur les Bédouins gravitant autour du Djebel Druze.

Vous devrez en outre soumettre le pays à un inventaire militaire complet : nombre de combattants, armement, valeur combative, possibilités de mouvement, ressources en eau et en vivres, et points essentiels à tenir en cas d’intervention arabe. Sur ces premières lignes directrices, vous ajouterez par la suite une série d’études ou de rapports d’ensemble sur les aspects politiques, économiques, sociaux et religieux du Djebel Druze, afin de constituer une documentation complète et sûre, permettant de fonder nos décisions dans tous les domaines sur des bases claires. »

Trenga entreprit effectivement cette tâche, adressant de longs rapports de renseignement sur la situation au Djebel -Druze et engageant, dans les faits, les premières démarches administratives. Dans un document conservé aux archives du Ministère des Armées — un rapport de renseignement portant la référence R21, daté du 20 août 1921 — le premier conseil municipal de Suwayda fut élu à la suite d’une réunion des notables au saray. La raison invoquée pour sa constitution (5) était que la ville ne disposait d’aucun organe élu de manière régulière. Faute de personne habilitée à recevoir les troupes françaises au nom de la ville, les notables de Suwayda se réunirent au saray et élurent vingt-et-un membres formant un conseil, avant d’en choisir le président. Ce document consigne les noms des élus de la ville de Suwayda.

4. L’essentiel

Les documents montrent comment Georges Catroux a commencé à mettre en œuvre son plan, en avançant concrètement vers la mise sous tutelle française du Djebel -Druze par des moyens davantage politiques que militaires. 

On peut en retenir les points suivants :

  • La nomination de l’officier Trenga, qui joua un rôle central et plurifonctionnel : conseiller administratif, officier-interprète et chef du renseignement au Djebel -Druze ; il opéra au sein d’un réseau complexe de tensions familiales et de conflits locaux, en s’appuyant sur les directives de Catroux pour recueillir un renseignement précis et produire des analyses de terrain approfondies.
  • L’insistance sur un équilibre entre administration directe et appui sur les chefs locaux : parallèlement à l’activité de renseignement intensive de Trenga, cette orientation contribua à ancrer progressivement l’influence française au Djebel, préparant l’entrée, pour la première fois, d’une force militaire française au Djebel sans affrontement armé.
  • L’attention portée à l’encadrement des plus importantes figures de la famille al-Atrash, ainsi que la tentative de rapprochement avec Sultan Pacha.
  • Les directives données à Trenga de conduire des études de renseignement méticuleuses, permettant d’évaluer les capacités des Druzes et leurs relations avec la Transjordanie, afin d’éviter toute perturbation militaire susceptible de venir de Transjordanie en faveur de l’émir Abdullah.

Ainsi, il ne restait plus à Trenga qu’à trouver un prétexte explicite à l’entrée, pour la première fois, de troupes françaises au Djebel -Druze.

Sources et références
(1) https://swaidamag.com/correspondence-1-ar
(2) Genèse de l’État mandataire – Chapitre VIII, « Conditions de vie des officiers et quotidien du service » (Éditions de la Sorbonne) : https://books.openedition.org/psorbonne/45411?lang=en
(3) SHD (Service historique de la Défense), Carton GR4-H-118-003, no 263/S.P., 13-02-1923
(4) CADN (Centre d’Archives Diplomatiques de Nantes), Carton 1Sl/1/V/551, INSTRUCTIONS POUR L’INTERPÈTE PRINCIPAL TRINGA, 01-07-1921
(5) SHD, Carton GR4-H-118-001, 0063


Swaida Intellectual Digital Magazine. (2026). Vol. 1(2). ISSN: 3099-3172 (online).

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